Exemple

23 novembre 2014

> « NAISSANCE EN 15° OUEST », un récit de Pierre Siramy




Grand fumeur de pipes  il en possède plus de 300  Maurice Dufresse, dit Pierre Siramy, a servi comme officier dans la Marine nationale française, puis a travaillé dans les services de renseignement (DGSE). En 2010, il a fait paraître chez Flammarion "25 ans dans les services secrets", ouvrage coécrit avec Laurent Léger. Dans "Naissance en 15° Ouest", il nous livre ici un moment de sa vie. Un récit qui relie son métier de marin, sa famille et... une pipe Parker.




N A I S S A N C E  E N  1 5 °  O U E S T

Je ne peux pas être plus précis, désolé. Nous étions en opération. Bien sûr, je connais la position exacte, à la minute près. J’étais chef de quart sur l’escorteur d’escadre Vauquelin et je venais de faire le point avec le radar, les amers étaient trop loin et la brume empêchait de voir les étoiles.

15 degrés Ouest, quelque part dans le golfe de Gascogne.

Nous protégions un sous-marin nucléaire. Nous étions en mer depuis une petite vingtaine de jours alors que le Redoutable avait quitté ses amarres de l’Ile Longue depuis moins d’une semaine.

La routine, en fait. C’était notre job, accompagner les SNLE avant leur campagne en eaux profondes pour veiller à ce qu’ils ne soient pas pistés par quelques bâtiments soviétiques (le Mur n’était pas encore tombé et l’ennemi restait le Rouge). C’était notre job aussi de les ramener à bon port. Un sous-marin était toujours un peu sourd et aveugle quand les fonds n’étaient pas profonds.

Pas tant la routine que ça, pourtant. Cette fois, le Redoutable devait essayer un nouveau missile stratégique, le M1. Le Poincaré avec ses grandes antennes était posté au large de la Guyane pour suivre la trajectoire. Nous, nous étions là pour récupérer les plaques de carbone que lâchait le missile lors de son changement d’état, de son passage de l’eau à l’air. Nous étions là aussi pour surveiller un étrange chalutier battant pavillon soviétique et qui naviguait à 2 nœuds dans une mer déjà formée. Il roulait bord sur bord. Nous aussi. Ce n’était pas confortable, il fallait avoir le cœur bien accroché, en d’autres termes, le pied marin. Nous étions à 500 yards l’un de l’autre depuis deux bons jours.

Le mois de juin de cette année-là était frais et en passerelle, la nuit, nous portions tous notre blouson de mer et justement cette naissance eut lieu la nuit, le 1er juillet de 1981.

Je venais à peine de quitter la Jeanne d’Arc, le navire-école de la Marine nationale, celui qui formait les officiers, qui leur apprenait à se parfaire à la navigation. Neuf mois de mer. Tout juste à quai, j’embarquais sur le Vauquelin, un bateau qui avait mon âge. Sa machine portait en gros caractères 1955. 138 mètres de long, 270 personnes à bord. Un bâtiment fin et très marin qui filait à 30 nœuds en pleine vitesse laissant derrière lui une vague de plus d’un nautique, presque deux kilomètres. La beauté à l’état pur. J’étais, avec deux autres officiers, chef du quart, c’est-à-dire que j’étais responsable pendant trois ou quatre heures, le temps d’un quart, de la conduite du navire.

L’image est d’Épinal. Qui dit mer, dit marin, qui dit marin, dit pipe. Ce n’est pas pour rien que les boites de tabac sont décorées avec des bateaux ou portent des noms évocateurs. Je pense au flake Navy Cut. Un bon tabac, même si je n’aime pas trop les flake. Il faut avoir la technique pour les bourrer dans sa bouffarde. Pas commode. Plier la fine plaque de tabac, la rouler à la taille du fourneau ou malaxer les brins dans la paume de la main. Non, rien à faire, ce n’est pas mon truc.

Vous l’avez compris, j’étais un marin fumeur de pipe, en plus j’en ai beaucoup, souvent, du moins à cette époque, achetées pendant mes escales. Elles étaient toutes parfumées par les embruns ou par les senteurs orientales et même souvent les deux. Pendant mes longues heures de veille, les jumelles autour du cou, je tirais doucement sur ma bouffarde, une courbe ou une droite, suivant l’humeur du moment ou l’activité du bord. Pendant les ravitaillements en mer pour faire le plein de gazole, je prenais une droite musclée que je serrais entre les dents, sans violence, mais fermement. Bien sûr, ces bonnes compagnes, je les ai toujours. Elles sont là, imperturbables et vaillantes fumeuses, chargées de souvenir. Elles ont vu le monde.

Alors que je vous écris, j’ai à la bouche une grande Dunhill avec une bague en argent. Elle a un foyer haut comme je les aime parce qu’ils favorisent le fumage. Elle vient de Singapour, achetée dans un grand hôtel, un Hilton. Je l’ai choisie ce matin pour qu’elle ravive mes souvenirs et pourtant ce ne sera pas elle l’héroïne. Non, celle dont je vais vous parler est bien rangée dans un étui en tissu, posée dans un tiroir, en retraite après 20 ans de bons et loyaux services. Une belle bruyère sablée, noire, qui pourrait encore fumer si je ne m’étais pas livré à un déculottage catastrophique au point de la fragiliser. Je m’en veux encore de ce geste inconscient qui l’a rendu fragile, inapte au service actif. Je m’en veux parce qu’elle est au cœur de l’histoire que je vais vous raconter, parce qu’elle m’avait été offerte par ma mère lors de mon entrée en classe préparatoire, c’est dire qu’elle n’est pas jeune. C’est une Parker, une sous-marque de Dunhill, donc elle a un défaut, mais, je vous rassure, je ne l’ai jamais vu, Pierre Voisin, mon maitre-pipier personnel, celui de la Pipe du Nord, non plus. Au fait, il l’appelle la « vieille dame ». Il en connaît l’histoire.

Il devait être pas loin de 22 h. J’avais pris le quart à 20 h après un dîner copieux, qui tenait au corps. C’est vrai, la Marine n’offre pas une vie de famille très riche et le marin ne voit guère ses enfants grandir, mais cette existence avait ses avantages, notamment la table ou le fait de fumer sans avoir à faire un référendum, sans entendre les jérémiades d’une épouse mal lunée qui ne supporte pas l’odeur du tabac. On n’entendait pas les « Ah toi et ton tabac ! », les « Tu ne penses pas aux enfants ! » ou encore « Tu dépenses l’argent du ménage avec des bêtises, alors que j’ai vu un très joli sac à main ! ». Bien sûr, dans ce cas et pour la paix des couples, il ne faut surtout pas dire « Mais, des sacs, tu en as déjà quinze », l’épouse aimante serait capable de compter vos pipes et moi, j’avoue que j’en ai autant que des paires de chaussures chez une riche héritière, c’est peu dire. En fait, dans cette situation matrimoniale complexe, il faut soit changer de femme (à notre époque, c’est jouable, mais en sachant que la suivante devra aimer la pipe et le tabac), soit changer de métier. Moi, j’avais choisi la Marine, heureux homme. Imaginez, il m’a fallu attendre 4 ans pour apprendre que mon commandant ne supportait pas l’odeur de mon tabac quand il y avait gros temps. J’avais bien constaté qu’il était peu présent en passerelle quand j’étais de quart, je croyais qu’il avait confiance en mes qualités de marin. Pas du tout. Quelle désillusion ! Il ne supportait tout simplement pas ma pipe. Il est vrai que je fumais alors du Gris au parfum un peu fort. Mais, je rassure les bienpensants, maintenant il est interdit de fumer sur les bâtiments de guerre. C’est le commandant qui dit « Va dehors avec ta pipe ». Le luxe et la joie de vivre se perdent. D’ailleurs, la porcelaine, l’argenterie et le cristal ont abandonné les carrés des officiers au profit du pyrex et de l’inox.

Je profite donc de cette petite chronique pour renouveler mes excuses à ce commandant, plutôt piètre marin. Si j’avais su à l’époque, j’aurais bourré ma pipe avec du Prince Albert, comme aujourd’hui.

Je m’arrête un instant. Il faut que je tasse doucement une belle cendre argentée pour garantir le bon tirage de ma bouffarde.

Dieu que la fumée est bonne, je l’ai ranimée par quelques petites bouffées nerveuses, celles qui permettent d’économiser une allumette.

Où en étais-je ? Ah oui, j’étais de quart. Il était presque 22 h. Le pacha venait d’écrire ses ordres pour la nuit sur le journal de bord. Je les avais lus attentivement.

-       C’est clair ?
-    Oui, commandant. On continue à rester aux côtés du chalutier et s’il quitte la zone de tir on fait route plein ouest, au 270 avec une vitesse de 12 nœuds.
-   En attendant, vous gardez le Soviétique à la vue… Le tir a lieu demain matin… Nous aviserons pour le faire dégager.
-         Bien, commandant. Bonne nuit.
-         Merci, bon quart. N’hésitez pas à me réveiller au cas où.
-         Oui, commandant.

En fait, chaque soir à la même heure le dialogue entre le commandant et le chef de quart était toujours le même, la route à suivre pour la nuit, le réveil du pacha en cas de problème. Un rituel auquel se pliait tout bon officier. Et un soupir d’aise suivait ce cérémonial. Enfin seul en passerelle. Je profitais souvent de ce moment pour me bourrer une nouvelle pipe. J’en emportais toujours deux quand je prenais ma veille. Une que je posais sur la table à cartes pendant que je fumais l’autre. Même si j’étais très attentif à la sécurité nautique, je surveillais toujours la bouffarde au repos par peur qu’un coup de roulis ne la mette à terre. Mon Premier Maitre, responsable des veilleurs, avait l’esprit taquin et s’amusait souvent à mettre une pile de papier sur ma pipe froide. D’un geste agacé, mais rieur, je déplaçais gaillardement le tas pour redonner de l’oxygène à ma belle.

Cette nuit-là, le fond de l’air était vraiment frais et j’avais fermé mon blouson de mer. Je regardais le chalutier. Je savais qu’à son bord il y avait un jeune officier qui, comme moi, respirait la mer, l’œil et l’ouïe tendus, à la recherche du moindre signe, d’un gémissement. Un gémissement oui, parce qu’un bateau, ça parle, surtout dans le silence de la nuit. La différence qu’il y avait entre nous, c’était seulement la connaissance de la mission. Lui, il savait où il allait, moi, je ne faisais que le suivre et à deux nœuds on ne fait pas beaucoup de chemin. Vers 23 h, il avait accéléré, pour passer très vite à 8 nœuds, puis 12 et gardait cette allure. Il quittait rapidement la zone de tir, prenant une route qui le conduisait vers la côte et les premiers phares.

Il n’était pas encore trop tard. Le commandant devait regarder un film sur son magnétoscope. Je décidais de le prévenir de cette évolution de la situation. Il me remercia. Je reprenais ma veille, toujours à quelques centaines de yards de mon camarade russe. Quand il apparut comme certain qu’il quittait définitivement notre zone de surveillance, je commandais aux machines de réduire notre allure et demandais au Central Opération de le suivre au radar. Avec le brouillard, le Russe me quitta sans crier gare, et ce en quelques minutes. Aux jumelles, je devinais vaguement son feu arrière blanc et parfois un éclat vert, le feu de bâbord. Pas de doute, il se dirigeait vers les côtes. Le silence sur la passerelle était pesant, tout le monde, une petite dizaine de personnes, était aux aguets, même le barreur était nerveux et sa conduite était un peu chaotique. Il avait du mal à garder son cap.

Pourquoi cette inquiétude nouvelle ? Pour aucune raison, peut-être parce qu’on était resté trop longtemps à une faible vitesse. C’était des choses qui arrivaient. Un silence de cathédrale s’imposait sur toute la passerelle, juste brièvement rompu par les crachotements de la radio calée sur la fréquence de Saint-Lys qui lançait ses bulletins météo et ses messages personnels aux navires du monde, jamais des nouvelles tristes. Celles-là, elles sont toujours connues trop tôt.

J’avais pris ma Parker qui attendait son tour bien sagement. Je l’ai tapotée doucement comme pour la dompter. J’ai soufflé dedans au cas où un brin malheureux aurait bouché le tuyau. J’ai sorti ma blague de la poche droite de mon blouson de mer. Je l’ai déroulée et j’ai puisé délicatement une petite pincée de tabac que j’ai laissé tomber dans le foyer de ma bouffarde. J’en ai pris une autre, puis une autre encore, sans tasser, et ça jusqu’en haut. Je lissais le tabac avec mon doigt pour pas qu’il en dépasse. Je regardais l’heure pour évaluer mon temps de fume avant de quitter mon quart pour rejoindre ma chambre et dormir. Elle avait la contenance qu’il fallait. J’écoutais Saint-Lys radio, surtout les messages personnels. J’avais une légère appréhension tout en me disant « c’est pour cette nuit ». À part Saint-Lys, nous n’avions pas d’autres liaisons avec la terre, tout ça pour ne pas être repéré. Après tout, nous étions en opération. Je regardais l’écran du radar de navigation, j’avais choisi la plus grande échelle et je voyais dans une lumière jaune l’estuaire de la Gironde et ses points remarquables. Je relevais trois azimuts et, la pipe aux dents, mais toujours éteinte, je traçais des lignes avec la règle Cras. Je dessinais un petit triangle. Je posais mon doigt sur la carte. Nous étions là par 15° Ouest. Je me redressais, prenais le journal de bord et notais l’heure, 23 h 15. Je posais ma pipe à la place du stylo et me livrais à un petit travail d’écriture. Une fois la chose faite, je reprenais ma bouffarde et je tétais à cru. Le tabac avait bon goût, même sans fumée. Je n’avais pas dans l’idée de l’allumer. Saint-Lys Radio se mit à crachoter.

« Appel à tous les navires, appel à tous les navires… ceci est un message personnel… ceci est un message personnel… ».

J’étais à l’écoute. Le veilleur tribord interrompit la douce voix de la speakerine, une voix à damner tous les marins du monde.

-       Lieutenant, on ne voit plus le Russe !
-       Mais, taisez-vous.

J’avais un pressentiment. Ce Popov ne m’intéressait plus du tout. La voix reprenait son message personnel.

« La petite Émilie est née ce jour à 21 h GMT… La maman et l’enfant vont bien… ».

Le barreur bougea de son siège.

-       Alors Lieutenant, on est papa ?

Les heures de mer sont longues et l’équipe de quart forme une véritable famille. Tout finit par se dire, mais avec la plus grande pudeur.

-       Oui, je suis papa.

J’étais fier, très fier et en même temps la retenue s’imposait. Il fallait se donner une contenance. Pas question de sabrer le champagne, ce serait pour demain, à midi, quand je ne serai pas de quart. Je prenais ma boite d’allumettes, je craquais un de ces petits bouts de bois qui me donna une belle flamme, une flamme qui vint naturellement se promener au-dessus de ma pipe. Je tirais dessus trouvant là prétexte à garder le silence. Les premières bouffées étaient délicieuses, douces comme le lait d’une mère. Ma bouffarde fut témoin de ma joie et de mon émotion. Elle me permit aussi de retrouver ma place dans ce sanctuaire.

-       La barre à gauche 15 !
-       La barre est 15 à gauche !

Une minute, deux minutes.

-       La barre à zéro !
-       La barre est à zéro !
-       Gouvernez comme ça, au 2. 7. 0.
-       Gouvernez au 2. 7. 0.
-       Bien.

Cet échange était comme le répons dans un monastère. Tout le monde connaissait sa partition. Je m’appuyais sur la barre de sécurité et je tirais doucement sur ma pipe en pensant que, dans quelques années, la petite Émilie me tendrait mes allumettes pour me donner du feu. Qui a dit que les enfants n’aimaient pas l’odeur de la pipe ?

Émilie est grande maintenant. Elle a trente-trois ans. Aujourd’hui, elle apprendra comment j’ai vécu sa naissance. Je reprends ma bouffarde. Tout son tabac est consumé. Il est temps de s’arrêter.
Pierre Siramy


Vous trouverez une nouvelle similaire, et bien d'autres, dans le recueil "Bombay song et autres nouvelles", de Maurice Dufresse.



VUES

5 commentaires :

Alain a dit…

C'est toujours un plaisir de lire l'ami Siramy. Merci.

Anonyme a dit…

Je vous donnerai un avis plus précis des que j'aurai lu le livre. Mais la présentation me donne envie de le lire
Jack

Julien B. a dit…

Je viens de l'acheter en ligne aussi et je vais partir à l'aventure. J'ai déjà lu du Pierre Siramy/Maurice Dufresse.

Daniel Zych a dit…

Le début est prometteur et donne envie de connaître la suite.

Pétuneur a dit…

Merci, cette nouvelle est bien tournée et pipe en est l'objet fétiche. Je vais lire les autres.