01 août 2014

► LE SCAFERLATI CAPORAL: un article du «Livre de la pipe»

Merci aux auteurs, René Delon et Philippe Gouault, de nous permettre de faire paraître ce textes et ses illustrations. Merci également à Angelina Vinciguerra.


 « LE GRIS », UN MYTHE ?

  Introduction

« Le Gris », « le Gros cul » ou plus simplement « le scaferlati Caporal ordinaire » est sans doute l’un des plus anciens tabacs connus. C’est en 1871 que l’administration lance un « caporal supérieur ».
L’appellation « Caporal » désigne une qualité de tabac pouvant se traduire par « légèrement supérieur à l’ordinaire ».
Le paquet gris de 40 g, qui a relativement peu changé depuis, est devenu un mythe.

  Son origine

Employé sous différents aspects dans la plupart des produits à fumer, le scaferlati (brins de parenchyme plus ou moins longs et enchevêtrés sous forme de filaments) est un tabac haché, par opposition aux tabacs filés ou râpés. Il alimente essentiellement la pipe à fumer, mais sert aussi de composant intérieur aux cigarettes et certains cigares et cigarillos. Lors du rétablissement du monopole en 1811, la fabrication du tabac autorise l’obtention de trois principaux produits : le rôle, la poudre et le scaferlati, seule la manufacture de Morlaix assure au cours de son histoire la production de tabac à chiquer, à priser et à fumer (L. Fièvre "Les Manufactures de tabacs et d'allumettes", Presses Universitaires de Rennes , 2004).

En France, les scaferlatis « Maryland », « Vizir », « Virginie », « Levant ordinaire », le scaferlati étranger ou supérieur (Caporal supérieur), le scaferlati ordinaire (Caporal), le scaferlati de troupe, d’hospice ou de cantine et le scaferlati de zone sont connus comme les plus anciens.

On désigne par le terme Caporal le scaferlati de tabacs de type Brun français (tabac séché à l’air) par opposition aux tabacs jaunes (Orients) séchés au soleil ou blonds (Virginie) séchés à l’air chaud.

Le Caporal ordinaire, qui constitue le sacaferlati type de la Régie, se compose de tabacs indigènes, de tabacs algériens et de tabacs exotiques. Cette composition n’est pas rigoureusement fixe puisque soumise à l’importance variable des récoltes indigènes et aux vicissitudes de la production et du commerce international.
La composition et le procédé de fabrication du scaferlati ordinaire étaient décrits en détail. Une notice datant de 1820 indiquait le procédé suivi à la manufacture des tabacs de Lille et précisait que le scaferlati ordinaire était composé comme suit :

-    feuilles exotiques du cru de virginie ou analogues : 40%
-    feuilles indigènes : 60%, dont :
        du Pas-de-Calais récolte 1819, 30%
            du Bas-Rhin, 25%
            du Nord (magasin de Lille), 5%

En 1947, le scaferlati Caporal ordinaire comprenait 5% de Kentucky, 10% de Brésil Bahia, 30% de crus divers, 6% d’Algérie, 17% de Dordogne, Est-Sud-Est, 6% de Gironde, 13% du Lot et du Lot-et-Garonne, 6% de crus divers France, 8% d’Alsace, soit 50% de tabacs d’origine française. Cette proportion a fortement régressé dans les compositions actuelles. Par ailleurs, on notait en 1947 des produits et compositions pouvant contenir une incorporation de tiges (côtes) qui ne devaient pas dépasser 11%.
Sa composition a évolué et évolue encore, avec plus de tabacs étrangers et moins de tabacs indigènes.
Ainsi, en 2003, le Caporal ordinaire était composé de 46% de tabacs bruns étangers, et la proportion de tabacs français était passée à 23%. Pour adoucir le goût, des tabacs d’Orient (8%) ont été introduits dans le mélange, ainsi que des côtes et du tabac reconstitué.
La ligne « Caporal » correspond au goût Brun français. Cette ligne est donnée par les tabacs français dont la caractéristique est l’âcreté, l’amertume, la force, l’impact…
Les Orients, quant à eux, arrondissent quelque peu l’impact et le côté heurté de nos tabacs.
Les crus étrangers s’inscrivaient dans la ligne des tabacs français avec plus ou moins de force.
Le scaferlati du Caporal a une largeur de coupe de 1 mm, soit légèrement supérieure à un scaferlati pour cigarette et il est conditionné à 18% d’humidité.

  Sa présentation

Au début du règne de Napoléon III, le tabac en carotte que certains fumeurs achetaient pour bourrer leur pipe avait presque disapru. La vente de scaferlati, c’est-à-dire de tabac haché, se développa rapidement. Il valait alors 8 francs le kilo.

Jusqu’en 1863, les différents scaferlatis étaient livrés uniquement en paquets de 500, 200 et 100 grammes. C’est seulement en 1863 qu’il fut décidé de le vendre en paquets cubiques de 40 à 50 grammes, qu’on enveloppa de papier gris. C’est à cette date que le paquet de Caporal fut créé (…).

Au début, son emballage était fabriqué à l’aide d’un mandrin carré (…).

C’est en août 1890 que l’administration ouvre un crédit de 600 francs pour faciliter l’achèvement et les essais de la première machine à paqueter le scaferlati en paquets de 40 g. En novembre, la machine à empaqueter mécaniquement qu’inventa Emile Belot produit dix paquets à la minute. L’administration approuve la construction définitive de la machine à faire les sacs en papier en juillet 1891. Par la suite, la machine sera en mesure de produire 24 paquets à la minute… et 70 actuellement à l’usine de Metz en Lorraine (France).


L’aspect du paquet a relativement peu évolué, comme on peut le voir à travers un paquet destiné à la troupe, daté de 1910, sur des paquets de 1937 à 1946 sur lesquels le prix au kilo était indiqué, même si en 1930 une tentative de le conditionner en boîte métallique a été envisagée.

Une boîte métallique (1930) et le scaferlati Caporal supérieur (1940)

Entre 1945 et 1950, création du Caporal doux, d’un mélange pour pipe n°12 et d’un scaferlati supérieur. Seul le logo a pu évoluer ; après celui des Manufactures de l’Etat, on voit ainsi celui de la Régie Française des Tabacs. Pourtant, certains (Peret, 1964) se sont émus de ce changement intervenu en 1958. La Régie avait modifié un peu la présentation de ce cube de 45 mm de côté et pesant 40 grammes : une référence, un étalon. Et la couleur du papier, de marron à l’origine, puis beige, était de venue grise. La tabac Gris était donc enfin habillé de gris. C’est également à cette époque qu’un liseré rouge est apparu, une concession au passé.


Le mélange pour pipe n°12 (1951) et le nouveau paquet de 1958

En 1979, apparaît le nouveau logo 7A, et en 2000 celui d’Altadis qui marque la fusion de Tabacalera et Seita, avec les premières indications obligatoires, telles que « le tabac nuit gravement à la santé ». Enfin, en 2004, avec l’application de la directive européenne « Byrn », on voit sur les paquets apparaître une multiplication des avertissements comme « Fumer tue ».


Le paquet de Gris en 1979 et celui de l'an 2000

  La consommation du Caporal ordinaire

Dans une note du Directeur Général des Tabacs datée de 1860, il est demandé à la manufacture de Morlaix de produire 500 tonnes de poudre ordinaire, 480 tonnes de carotte à fumer et 700 tonnes de scaferlati ordinaire, sur un total de production évalué à 1920 tonnes pour l’année 1861. En 1852, la Régie vendait 12 000 tonnes de scaferlati, et 47 000 tonnes en 1916.
Le scaferlati Caporal ordinaire, comme les versions « doux » ou « supérieur », est destiné à être fumé soit dans la pipe, soit en cigarettes roulées à la main. Son goût et son arôme améliorés par une torréfaction que subit le mélange en cours de fabrication le font rechercher d’une partie importante de la clientèle. En 1970, les ventes se situaient autour de 6000 tonnes et, même si les ventes continuent de régresser, le Caporal ordinaire est toujours en 2005, avec 29% des ventes de scaferlatis, le plus vendu en France des tabacs pour pipe.

(...)

C’est ans doute à travers son usage et sa consommation par l’armée que le Caporal ordinaire, le Gris, le « Gros Cul » a fait sa notoriété.
C’est Louis Napoléon qui reprit en 1855 la distribution du tabac à l’armée, an accordant 300 g de tabac par homme tous les dix jours pour la somme symbolique de quinze centimes, le civil payant huit à dix fois plus. Lors de la Première Guerre Mondiale, la France non envahie ne manquant pas de tabac, celui-ci fut généreusement distribué aux combattants du front, ce qui ne fut pas le cas, semble-t-il, lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Le paquet cubique faisait partie du paquetage du poilu de la Grande Guerre 1914-1918, et des affiches rappelaient que les soldats avaient besoin de se réapprovisionner par des colis contenant « du bon tabac Caporal ».


Documents de la guerre 11914-1918

Vers 1924, le gouvernement accorde trois paquets de 50 g tous les jours à ses soldats. Et en 1969, la ration de Perlot, du nom familier du tabac, est de huit paquets de cigarettes par quinzaine et par homme, la cigarette prenant le pas sur le tabac pour pipe. En effet, c’est l’Etat qui approvisionne gracieusement l’armée en tabac de troupe dès 1688.

En fait, on trouve relativement peu de publicité concernant le Caporal ordinaire. On ne le voit que parmi les autres produits de la Régie Française, comme dans cette affiche de 1943, ou dans ce dépliant consacré aux divers scaferlatis où l’on indique bien le scaferlati ordinaire ou Gris, "un tabac caporal bien connu des amateurs" (…).


Une affiche de 1943 et  un dépliant des années 1970

  Le Gris, objet de collection ?

Le paquet de Gris, de troupe ou non, est même devenu un objet de collection. La longue histoire de ce tabac a fait l’objet d’un article dans « La Vie du collectionneur » (Pascal, 1999). Aujourd’hui, si l’on interroge certains sites web comme « ebay », on trouve régulièrement aux enchères des paquets de Caporal ordinaire… pas très chers…

  Conclusion

Le tabac est entré dans les mœurs grâce, entre autres, à Catherine de Médicis qui fut, en le prisant, délivrée de ses migraines. C’est en Angleterre, avec la génération suivante, que commence à se répandre l’usage de la pipe, usage qui ne tarde pas à envahir la France puisqu’à la Révolution, la pipe devient le signe de ralliement des « sans-culottes » (Adès, 1966).

Le nom de scaferlati, sous lequel on désigne le tabac à fumer, est un mot d’origine italienne dérivé de « scaperlatti » qui signifie « taillé aux ciseaux », mais qui n’a cependant été employé qu’en France. Plusieurs autres étymologies lui sont attribuées.

Au début de sa création, le Monopole vendait 4000 tonnes de scaferlati ; il en vendait 17 000 un demi-siècle plus tard, 30 000 en 1911 et 47 000 en 1916 en raison de la guerre.

A partir de ce maximum, les chiffes décroissent régulièrement. C’est que la cigarette a gagné du terrain, et notamment la cigarette toute faite. Du scaferlati Caporal connu dès le Second Empire, sont nées plusieurs versions dont il reste aujourd’hui le Caporal supérieur sous paquet bleu, le Caporal doux sous paquetage vert, et toujours… le Caporal mélange normal, ou célèbre « Gris ».

Le cube de Gris est plus qu’un mythe. Vendu le moins cher, « le tabac du pauvre », qui servait aussi bien à bourrer une pipe qu’à rouler des cigarettes, devient ainsi un emblème national, un symbole. En plus de 100 ans, sa présentation a été très peu modifiée et c’est ce qui en fait son intérêt aujourd'hui pour les nostalgiques (…), les collectionneurs… mais c’est aussi le respect d’une certaine tradition. Epérons que cela durera encore longtemps (…).

René Delon et Philippe Gouault
photos Altadis  

(Article publié dans "Le livre de la pipe 2005-2006" , édité par l'Académie Internationale de la Pipe)

> Lire également: un nouvel habit pour le Gris

VUES

15 commentaires :

Nelson a dit…

Comme expérience de gris, je n'ai eu que mon grand-père et Nicolas qui m'ont fait fumer du Gris. Avec un bon Cognac, ok ! Mais pas tous les jours et honnêtement, je n'ai pas la constitution pour ce genre de tabac.
Tabac des armées, autrefois ; mais remplacé ensuite. Au début des années 80, l'armée me fournissait (non pas des troupes comme d'hab) de l'Amsterdamer. Je recevais une cartouche par mois (13 ème RDP Dieuze).
De plus, le Gris est souvent sec à l'achat, ce qui est dommage !

Nicolas de Pipe Gazette a dit…

Nelson, même sec, je trouve que le Gris se fume sans problème. J'avais relaté une expérience avec du Bleu:

> LE BONHEUR DU FUMEUR DE BLEU

Alain a dit…

Merci Nicolas. Le Gris, une légende.

@Nelson: Le 9 j'aurai forcement du bandeau bleu dans ma besace. Prévois toi un Cognac ou du Chouchen.

Jack a dit…

Je reviens de vacances en France. Je ne manque jamais d´acheter un petit paquet de gris bandeau rouge.
Bien que je sois un fumeur de Semois, je trouve le petit gris particulièrement excellent.
Malheureusement il n'existe ( distribué) pas en Belgique.
Félicitation pour l'article et votre "gazete"

Nicolas de Pipe Gazette a dit…

@ Jack: je trouve que le semois Le Chasseur et le Didolux s'apparentent vraiment au Gris, étant rappelé que les deux semois cités n'en sont pas réellement.

Ecoutez à ce sujet JPP:
LES SEMOIS, SELON JEAN-PIERRE PETYT

Jack a dit…

C'est un plaisir de dialoguer avec un connaisseur.
Je partage complètement votre avis. Mes préférences vont vers Corbion et son excellent tabac, parfois vers la famille Martin .
Jack

Nb : le didolux , je pensais qu'il n'existait plus.
Un autre tabac que j'appréciais était l'appelterre, mais il semble ne plus exister.
Pour le chasseur il est parfois appelé de Jaeger( emballage papier brun. Pouvez vous me confirmer "la chose"?

Nicolas de Pipe Gazette a dit…

Plaisir partagé.

Le Didolux existe toujours, j'en ai acheté en Belgique il y a quelques mois (chez JPP cigares). Il est excellent, à mon sens.

Le Chasseur, on m'en a rapporté récemment, c'est un gros paquet vert de 500 grammes-mais il s'agit de la coupe fine.

Anonyme a dit…

232 Tabac du Brouteux scaferlati coupe fine (et alors! )ou coupe large si vous en truver en Belgique( ils y a mieux comme Tobak ds. le Plat Pays ) les recettes de tabacs brun ont changé le cube de bleu reste encore 1 peu fidèle à l'ancien à essayer : le Gauloises à rouler encore 1 coupe fine..Il me semble que les scaferlatis Français sont préparés en Hollande ils se foutent bien de nous les Néerlandais...( tabacs secs, archis - secs et sans aucune saveur en tout cas celle d'antan

Louis Louis a dit…

Je trouve le Chasseur en coupe fine très bon, c'est plutôt du tabac à rouler mais bien tassé dans une grosse pipe, ça se fume tout seul ! On tire à oeine et on a toute la saveur du tabac.

Gilabert a dit…

Oui c est pas la même chose mais idem pour Rattray s,Peterson,Erinmore et
il y a une baisse de calité notoire sur tout ces tabacs.

Cordialement,
Gilabert

Asmascega a dit…

Malheureusement c'en est aujourd'hui fini du cube. Et le Gris en pochette n'a et n'aura jamais le charme de l'ancien emballage... dommage.

Nicolas de Pipe Gazette a dit…

En effet, depuis quelques semaines, le cube a disparu. Ce nouvel emballage va faire l'objet d'un article très prochainement :)

Phil a dit…

Sympa les emballages : très sobre, cela fait vintage.

RACING RETRO a dit…

Salut,

Les nouvelles blagues à tabac du Scaferlati Caporal restent dans la lignée du cube historique : toujours aussi sec au déballage, voire écoeurant !!
Et le petit rabat de la pochette, peu hermétique, n'arrange guère l'hygrométrie.

Par contre une petite nuitée de ce gris en extérieur, sorti de son emballage et placé sous la rosée, améliore par la suite sensiblement les "saveurs" ...

Anonyme a dit…


Bonjour j'ai connu le petit gris jeune dans les années 80, mon père fume ce tabac scaferlati caporal bandeau rouge ou bleu en cigarettes roulées, pour ma part j'en fume un peu nouveau emballage plastique Caporal tabac à Pipe que je le mélange à du Fleur de pays Blond en cigarettes roulées, cela donne un goût un peu plus corsé et piquant que j'aime bien en fumant. Sinon belle histoire de ce tabac typique français qui est un des plus connus et des plus anciens.