Exemple

29 novembre 2017

✔ Portraits de fumeurs de pipe: Vincent Crépin


Vincent Crépin habite un appartement en duplex, en haut d'un petit immeuble à l'escalier raide et étroit.  «Tout à l'heure, on fumera en haut, sur la terrasse», lance-t-il comme une prometteuse entrée en matière. Mais d'abord, autour d'un café dans le salon, Vincent m'explique que sa collection se trouve précisément à l'étage supérieur, à côté de la terrasse. Justement, comme une promesse. Pourtant, dans les tiroirs entrouverts des petits meubles du living-room, j'aperçois déjà des pipes. «Il n'y avait plus assez de place là-haut». Sur la table basse, une Courrieu de forme cobra et une calabash de chez Brebbia.

Parlons d'abord des débuts, de la naissance de la passion, à Reims, sa ville d'origine. «Je jouais au bridge avec des copains en fumant la pipe, alors que j'étais étudiant en Maths sup. Ou à la pause entre deux cours. Ma première pipe avait une forme dublin. J'y fumais du Caporal Export. J'ai ensuite arrêté la pipe lorsque j'ai fait mon service national. Je suis passé aux cigarettes Gitane et Camel sans filtre. J'ai continué avec la cigarette quand j'ai intégré l'École Supérieure de Commerce de Paris». Vincent n'a pas non plus fumé la pipe lorsqu'aux États-Unis, il a préparé un MBA, un diplôme supérieur en business. Un abandon? Ça en avait tout l'air. Pourtant, une rencontre l'a remis sur le chemin de la bruyère.

«Un jour où je jouais au squash entre midi et deux, j'ai eu un gros coup de fatigue, un essoufflement. Pourtant, j'étais jeune. Alors j'ai arrêté net la cigarette». Une dizaine d'années après, Vincent devenu cadre dans l'industrie pharmaceutique en poste à Genève à cette époque et souvent en déplacement au Pakistan principalement mais aussi en Afrique s'est trouvé en vacances en France dans la région de Montpellier. En passant dans la petite ville de Lunel, il est tombé sur la pancarte d'un artisan-pipier. C'était Jean Waille. Nous étions au milieu des années 1980 et ce pipier était en pleine activité, avec une spécialité: les pipes fleur, ou fleurons. «Je suis allé le voir, je me suis acheté une pipe, et c'était reparti de plus belle! J'ai repris du tabac brun, mais en alternance avec du tabac Dunhill. Ma belle-mère habitant la région de Montpellier, je me suis acheté des pipes chez Waille régulièrement».

Un événement est venu marquer un nouveau coup d'arrêt à cet élan pipesque. Un de ces événements qui vous déstabilisent et pas seulement matériellement: un cambriolage. Dans son appartement parisien, tout avait été dérobé, y compris ses pipes. Écœuré, Vincent a arrêté de fumer. Et a fini, avec le temps, par reprendre goût à la bouffarde. 

«C'était jouissif de choisir une pipe, de discuter avec le pipier. Et comme je suis par nature collectionneur, j'ai reconstitué ma collection. Quand j'étais à Paris, j'achetais surtout au tabac rue Vavin, près de Montparnasse. Parfois à Reims, à la Régence. Et toujours chez Jean Waille dans le Midi. J'ai aussi découvert les pipes en écume de mer, douces et qui se colorent peu à peu».

Son métier l'a conduit à travailler pour une société scandinave. Il a alors découvert le design danois, les pipes de Poul Winslow. Il se rappelle de très belles et très chères pipes vues dans une vitrine à Stockholm. De Prague, il est revenu avec une Krska et une Jan Kloucek. Du Tadjikistan, avec quelques pipes ethniques. De Kaboul, avec une pipe en os de chameau. De Rome avec deux L'Anatra. Et de Saint-Claude au printemps dernier, avec deux très anciennes Genod. Résultat de ce parcours, ponctué de hauts et de bas: il possède maintenant plus de trois-cents pipes. Et pas seulement des pipes achetées en boutique, à Paris ou à Douchanbé. 

Car au début du développement d'internet, Vincent a connu l'addiction aux ventes en ligne. Sur un célèbre site d'enchères, il a acheté des dizaines et des dizaines de pipes. «J'étais accro, je suivais les enchères jour et nuit, j'enchérissais moi-même au dernier moment et je remportais la vente la plupart du temps. J'ai calculé qu'en un an, j'ai acheté soixante pipes! Il a fallu que je me désabonne pour arrêter, c'était devenu plutôt compulsif. Cela dit, j'ai eu très peu de déceptions dans mes achats». De nos jours, il lui arrive d'aller se promener aux puces de Vanves et d'y dénicher parfois quelques pipes à point blanc pour quatre sous. «J'achète, mais je ne revends jamais».

 

LES TROIS GAWITH DE VINCENT

 
Samuel Gawith est fabricant de tabac à Kendal, dans le nord de l'Angleterre. Il crée de nombreux mélanges réputés pour leur qualité, dans la grande tradition anglaise. Le Commonwealth est sans doute le plus corsé des trois fumés par Vincent Crépin, puisqu’il contient une égale proportion de virginia et de latakia. Le Squadron Leader, moins chargé, est composé de virginia, d’orientaux et de latakia. Quant au Perfection, il associe virginia, tabac turc et latakia, auxquels est ajoutée une pointe de vanille. Tous les trois se présentent sous la forme de petits rubans larges et courts, assez humides à l'ouverture de la boîte.



Pour garnir ses bouffardes, qu'elles soient de bois ou d'écume, Vincent a progressivement abandonné le tabac brun pour ne fumer que du Dunhill Standard Mixture et Early Morning Pipe. Puis, il a découvert les Samuel Gawith, de vrais mélanges anglais (voir encadré ci-dessus)

«J'ai pris pleinement conscience de ce qu'était le latakia, je m'y suis intéressé de près. Et maintenant, j'alterne entre trois mélanges de chez Gawith, que je trouve à la Civette du Palais Royal: le Commonwealth, le Squadron Leader et le Perfection. Tous les trois avec plus ou moins de latakia, et pas en flakes, car je n'aime pas les flakes».




Il est temps de monter à l'étage de l'appartement parisien, pour admirer le plus gros de la collection. Un petit escalier permet d'accéder à la pièce supérieure. Une pièce essentiellement dédiée aux pipes: partout des râteliers couverts de bruyère, d'écume, de terre. Impressionnant.  «Je ne les fume pas toutes, mais presque. Et une fois par an, je cire chacune de mes bruyères. Après chaque fumage, je les nettoie». Dans cet ensemble de matières, de formes et de tailles multiples, on distingue nettement sa passion pour les fleurs de Jean Waille. Il en possède dix, vingt, trente, peut-être plus. Flammées, pour la plupart. Et une cinquantaine d'écumes, dont certaines sculptées et déjà bien colorées, entre rouge et brun.




Contiguë à cette pièce, une terrasse. En plein Paris, en plein Marais, à l'abri des regards. Impossible de ne pas profiter d'un rayon de soleil automnal pour s'assoir et allumer la première pipe de la journée. Vincent choisit une Savinelli.

«J'en fume en général trois par jour. Une en fin de matinée, en me promenant dans Paris. Une en fin d'après-midi. Et une le soir après dîner, également en marchant. Je choisis la taille du fourneau en fonction de la durée prévue de la balade, de trois quarts d'heure à une heure et demie». Parfois, le week-end, sur la terrasse, il s'autorise un whisky tourbé, accord parfait avec le goût fumé d'un mélange anglais, accord parfait avec Coltrane dont il connaît tous les chorus. Car Vincent conjugue plusieurs passions: le jazz à la maison et, en sortant marcher, Paname, la rue, la bouffarde et la photo. Il mitraille les graffitis, les tags, les affiches un peu déchirées qui forment parfois, par superposition, de surprenantes compositions. 

Dégustant sa belle italienne droite, il dit le plaisir à passer régulièrement un moment à la Pipe du Nord, discuter avec Marie-Aurélie, croiser d'autres fumeurs. Un bonheur que sa retraite lui permet enfin de savourer. Vincent a toujours des coups de cœur, découvre encore des beautés il cherche le bois sans "pétouille" ou de belles pipes sablées, dont il apprécie le toucher, le contraste des lignes et des teintes. Sa pipe préférée ? Je pose la question fatidique en pleine conscience: déjà réductrice, souvent elle embarrasse. Vincent Crépin répond sans hésiter, l'œil pétillant de tendresse: «Trois pipes offertes par ma fille qui les avait chinées en brocante».

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19 commentaires :

Benoit a dit…

Très joli portrait d'une sympathique figure croisée à maintes reprises à la Pipe du Nord !

Anonyme a dit…

Merci de ce portrait.
Certes un collectionneur mais surtout un épicurien de la bouffarde.
Comme chantait Brassens dans "stances à un cambrioleur":"ne te crois pas du tout tenu de revenir".
David de Nantes

Alain a dit…

Chouette portrait! Ce monsieur Crépin a l'air vraiment sympathique. Et les fleurons de Jean Waille semblent superbes. Vends-il encore à Lunel ?

Charly a dit…

C'est comme si on y était. Quelle plume Nicolas!

Anonyme a dit…

"Il ne revend jamais". Dommage. Je lui aurais bien achetée une Waille fleur.

Christophe Delmatti a dit…

merci Nicolas un très beu portrait

loic a dit…

Un bien joli portrait, merci Nicolas

Alexmann A a dit…

Merci pour ce beau portrait, rassurant et qui nous incite à continuer dans ce noble art !

Alexandre

Pétuneur a dit…

J'ai enfin pris le temps de lire le texte tranquillement en fumant un bonne pipe. Un régal (l'article et la pipe....)

Nicolas de Pipe Gazette a dit…

Vos commentaires feront plaisir à Vincent.

Réponse à l'internaute anonyme: je crois que Jean Waille n'a plus de fleuron en stock.

Anonyme a dit…

Dommage. J'avais lu l'article sur Jean Waille mais je pensais qu'au pasage près de Lunel j'aurais pu aller voir s'il avait quelque chose dans le genre fleur, comme les fait Pierre Morel.

D.P. a dit…

Ambiance fin d'automne, pipe au bec, barbe blanche. J'aime beaucoup les Gawith aussi, mais les flakes, à la différence de Vincent Crépin. Mon préféré actuel est les virginia flake.

Anonyme a dit…

Tu avais montré des fleurs lors de ta visite chez Jean Waille:

http://www.pipegazette.com/2016/04/chez-le-pipier-jean-waille.html

Nicolas de Pipe Gazette a dit…


Au temps pour moi, il lui en restait deux il y a 18 mois:

www.pipegazette.com/2016/04/chez-le-pipier-jean-waille.html


Mais si je me souviens bien, elles n'étaient pas sans "pétouilles", comme dirait Vincent... Sinon, j'en aurais pris une.

Jean-Claude Zawich a dit…

La sympathie se dégage du regard de Monsieur Crépin. Et merci de nous faire entrer chez lui, presque dans l'intimité d'un fumeur de pipe. J'aime tous les portraits, mais celui-ci encore davantage. Et bravo à Marie-Aurélie qui a su créer un lieu convivial dans Paris.

Jean-Claude Zawich a dit…

Et d'ailleurs, je dois aller dans Paris un de ces dimanches de décembre. Savez-vous si la Pipe du nord est ouverte ?

Anonyme a dit…

Je suis comme Vincent et porte d'ailleurs le même prénom. Prédestination ? J'ai connu l'addiction avec internet, me levant aussi la nuit pour surveiller les enchères sur des pipes et autres objets de collection (les pieces). Contrairement à Vincent Crépin, j'ai eu beaucoup de déceptions. Et je n'achète à présent qu'en magasin, particulièrement au Caïd.

Pedro a dit…

Attachant portrait,
j'ai croisé 2 fois Vincent à la pipe du nord, mais je le découvre sous un autre jour à travers ce portrait. Je réalise que nous avons beaucoup plus de points communs que je ne le pensais (près de 300 pipes, gouts très éclectiques, une curiosité sans bornes de l'univers de la pipe, un sens exacerbé du nettoyage et de l'entretien, etc....)
Bref beaucoup de discussions en perspective lors de nos prochaines rencontres.
Bravo Nicolas.

Nicolas de Pipe Gazette a dit…


Merci Pedro.

Et pour nos amis lecteurs, le portrait de Pedro:
http://www.pipegazette.com/2016/09/portraits-de-fumeurs-de-pipe-pedro.html