Exemple

03 août 2017

► Les souvenirs de Suzanne Schmitt, qui a tenu le Caïd pendant 50 ans


http://www.pipegazette.com/2017/08/les-souvenirs-de-suzanne-schmitt-qui.html

Suzanne Schmitt, qui s’est éteinte à la fin de l'an dernier, avait tenu le magasin de pipes « Au Caïd » dans le Quartier latin à Paris pendant cinquante ans — et ceci jusqu’en 2002, quand la boutique a déménagé au 12, rue de la Sorbonne, son adresse actuelle.

À l’automne de sa vie, elle avait écrit ses souvenirs. Nous publions, en exclusivité, les longs passages qui concernent le Caïd, ses clients (dont certains célèbres) et le monde de la pipe.

La famille de Suzanne Schmitt était lorraine. Mais ses arrière-grands-parents paternels avaient choisi de quitter l’Est pour rester français après la guerre franco-prussienne. Ils avaient alors décidé de s’installer en région parisienne.

En 1878, les grands-parents de Suzanne avaient créé un magasin bien placé, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Pierre-Sarrazin. C’était alors une boutique de cadeaux et bimbeloteries.

Bien plus tard, ses aïeux avançant en âge, le travail leur devint pénible. Ils n’avaient plus la force ni le goût d’innover. Il fut alors demandé à Georges, le père de Suzanne, de bien vouloir se joindre à eux et de prendre la direction du magasin. Voici donc, publiés tels quels, des extraits des souvenirs de Suzanne Schmitt.


L'ancien magasin "Au Caïd" à Paris

 


EXTRAITS DES MÉMOIRES DE SUZANNE SCHMITT

Grand travailleur et homme de communication, cette activité convenait fort bien à mon père. Il garda avec lui l’oncle Simon et Charles Hiltz, cousin lorrain. L’oncle Simon était un collaborateur précieux : dans sa jeunesse, il fut tourneur sur bois et savait très bien fabriquer les pipes. Il travailla longtemps à Metz où il créa la « Choquin », pipe en bruyère avec un os d’albatros et un embout en corne du Brésil.  C’était une spécialité de Metz; par la suite la fabrication de cette pipe fut reprise à Saint-Claude dans le Jura par les usines Butz-Choquin. De nos jours, elle existe encore, mais l’os d’albatros est en plastique et le tuyau imitation corne. Elle est peu répandue.
L’oncle Simon faisait aussi de la restauration de pipes et même, à la demande du client, des pipes sur mesure. Son petit atelier se trouvait juxtaposé à l’une des quatre vitrines sur la rue Pierre-Sarrazin, de telle sorte que les clients (ou promeneurs) en passant le voyait en blouse blanche et sa petite calotte blanche sur la tête avec son tour et ses outils de pipier; c’était une curiosité attractive. Le petit atelier a vécu douze ans.

Quant à Charles Hiltz, grand gazé de la guerre 14-18, il s’occupait des briquets. Il avait prévu et dessiné de jolies petites étiquettes portant le nom « Au Caïd », pour les coller sur les flacons contenant le liquide. Hélas, il nous quitta prématurément.

Ma mère travaillait elle aussi : elle s’occupait du marquage et du rangement de la marchandise dans les cartonniers et les tiroirs, ainsi que de la décoration des vitrines; celles-ci étaient passées au plumeau.

Mon père se spécialisa surtout dans les pipes : Ropp, GBD, LM, Butz-Choquin, Sommer, Jeantet, Lomay, Chapuis (qui devint plus tard Chacom), puis Dunhill, Peterson, Savinelli. Toutes les marques étaient représentées et il créa aussi sa propre marque : Au Caïd. Il y avait aussi la marque britannique Buttner, dont mon père avait l’exclusivité pour Paris. Il s’agissait d’une pipe en bakélite, dont le foyer vissé était en porcelaine blanche. Ce foyer se dévissait donc et l’on y glissait un petit pot en terre réfractaire blanche qui absorbait la nicotine. Ensuite, à l’usage, en le passant au dessus d’une flamme, il retrouvait sa blancheur et toutes ses propriétés filtrantes.

Il existait aussi une pipe en palissandre (bois de violette, bois de rose), fine, très élégante et d’une seule pièce. Elle était très recherchée. Sa saveur était légèrement opiacée et son foyer, en la fumant, rejetait de légères gouttelettes (elle suintait). Elle avait un peu la forme des pipes que fumait George Sand. Cette pipe avait une histoire par sa fabrication : un seul artisan de Saint-Claude détenait le secret pour percer une tige d’une seule pièce avec un fer rouge. Il fallait avoir un certain tour de main pour y parvenir. Nombreux sont ceux qui essayèrent, en vain. L’artisan promit qu’avant de disparaître, il dévoilerait sa méthode. Hélas, il partit avant ! De nos jours, elle est encore recherchée par des collectionneurs.

Il ne faut pas oublier de citer « L’Asbestos », pipe en amiante, goudronnée noire vernie, avec virole chromée et un tuyau en montage obus enfoui. Cette pipe d’une assez forte saveur provenait d’Angleterre ou de Belgique. Georges Brassens en était un grand amateur et les achetait par douzaine. Il était donc un très fidèle et sympathique client, d’autant plus fidèle que ses pipes ne faisaient pas long usage et que, de plus, il les perdait souvent. Ces mêmes pipes furent interdites quand la nocivité de l’amiante fut reconnue. Georges Brassens prit alors sa « bonne pipe en bois » qu’il nous chantait si souvent.

Je me dois aussi de parler de la pipe en écume qui représente pour un fumeur un petit joyau. L’écume de mer est un silicate naturel de magnésium blanc et poreux, extrait de mines en Turquie, se présentant sous forme d’un gros rognon irrégulier, très lisse, léger au toucher. Autrefois, le marché de l’écume se trouvait à Vienne en Autriche. En taillant dans le rognon avant de lui donner forme, l’écume est traitée (cirée) au blanc de baleine qui est devenu très rare. C’est la graisse contenue dans la bosse frontale des cachalots et qui présente l’avantage de fondre très vite à basse température. Le blanc de baleine est un complément idéal de l’écume, il en fait une matière vivante et autonettoyante: en chauffant en même temps que la pipe, il se mélange aux goudrons et les retient. Ainsi, on obtient la belle patine recherchée. Autrefois, les fumeurs mettaient des gants en peau de chamois afin de ne pas laisser de marques et d’empreintes sur le foyer et pour que la patine soit parfaite. 

En taillant dans le rognon d’écume pour donner la forme désirée à la pipe, on utilise les chutes de l’écume que l’on agglomère avec de la poussière d’écume. Cette matière ainsi constituée sert à fabriquer des pipes en bruyère avec doublage intérieur écume moins fragile à l’usage. La forme du foyer et de la tige de la pipe écume ayant été établie, on perçait la tige afin d’en effectuer le montage à vis, soit en os, soit en buis ou maintenant en plastique ou en téflon. Le tuyau, autrefois, était en ambre de teinte jaune ou jaune nuageux ou rouge, matière très douce sous les dents. L’ambre est une résine fossile provenant de conifères qui poussaient sur l’emplacement de la Baltique, se présentant en morceaux de tailles différentes, durs mais cassants, très rares aujourd’hui, taillés en forme de biseau à l’état brut.  Lorsqu’on désirait obtenir un tuyau courbe, cela se faisait soit dans de l’huile chaude, soit sur une source de chaleur afin d’obtenir la courbure souhaitée; c’était un travail délicat. Son prix était calculé au centimètre. L’ambre servait aussi à fabriquer des fume-cigarettes, des fume-cigare au bout desquels on fixait un pare-feu en or.


Il existe une pipe différente de celles que j’ai citées: il s’agit du narguilé. Cette pipe est fumée surtout dans les pays orientaux, mais elle se fume dans certains cafés ici aussi. Le narguilé est composé d’un vase en verre verni de taille variable, de couleurs variées, avec des décors orientaux, surmonté d’un pot en porcelaine ou en écume, fixé sur le haut du vase avec, pour prolongement dans celui-ci, un genre de sonde ou de tuyau. On met dans le foyer des tabacs spéciaux et différents selon les goûts. Ces narguilés ont des tuyaux souples dans lesquels les fumeurs aspirent la fumée : il y en existe pour deux, trois ou quatre fumeurs, selon les tailles.

Il existe aussi de jolies petites boites rondes, ovales ou rectangulaires en bois de diverses essences, en argent aussi. Ce sont des tabatières, pour recueillir le tabac à priser. Le priseur prenait avec deux doigts une légère pincée de cette poudre pour l’introduire dans la narine en aspirant. Celle-ci débouchait le nez ou grisait quelques secondes.

La mode était également à la pipe en terre. Elle venait surtout de Hollande, de Belgique et du Nord de la France. On en trouvait aussi dans le Midi et le Centre : la maison de Gasquet et, à Montluçon, la maison Laville. Parmi les marques les plus connues, il y avait Scouflaire, pipe entièrement en terre, droite, foyer légèrement penché, blanche. Celle-ci fut vulgairement copiée pour les pipes blanches que l’on prenait pour cible dans les baraques de tir. La marque la plus célèbre et la plus recherchée était Gambier, avec plus de 800 modèles, sur catalogue, la plus rare représentant une grenouille. Hélas, tous les moules furent détruits en 1914. Le modèle le plus vendu était le Jacob. C’était un zouave barbu, en plusieurs tailles numérotées. La barbe de ce Jacob avait pour particularité en se fumant de se teinter de différentes couleurs ou différents tons, poils de barbe jaune et jaune plus foncé. Le foyer était numéroté et monté avec un tuyau en merisier et un petit embout en corne. Le tuyau était muni d’un cordon le reliant au foyer afin que si, par hasard, celui-ci venait à se détacher, il ne se brise pas en tombant. Chaque Jacob était numéroté et portait l’inscription « Je suis le vrai Jacob ». Parfois, on en trouve encore chez quelques rares spécialistes à Drouot. Jean Vilar, directeur du Théâtre de Chaillot, était un fidèle client des pipes Gambier ou des pipes en terre blanche toutes simples. C’était un homme charmant et discret.

De provenance hollandaise, il existait une pipe en porcelaine blanche, avec virole et tuyau noir où, en fumant, apparaissait sur le foyer un moulin ou un dessin hollandais, d’où son nom : Mystère. Le fourneau était en porcelaine à double paroi (qui, au toucher, réduisait la chaleur) soit blanche, soit ocre avec virole dorée à tuyau jaune, nommée La Baronite. Il existait aussi une pipe bavaroise avec foyer en porcelaine décorée, avec un couvercle ciselé et un tuyau en merisier, avec raccord flexible recouvert de soie et un petit embout en corne. La taille de cette pipe variait de 10 à 12 cm jusqu’à 1,20 m (surtout pour la décoration).

La Hongrie, elle, fournissait des pipes en merisier : bois rustique avec écorce apparente et parfum très agréable, au point qu’entreposée dans mes cartonniers au magasin, lorsqu’on soulevait le couvercle, une délicieuse odeur se répandait. Il y en avait tout en bois, d’autres avec des facettes et très courtes, appelées « brûle-gueule » du fait que la fumée arrivait chaude.

Monsieur de la Vigerie était un fidèle client de ce modèle. La maison Vaillat à Saint-Claude en fabriquait aussi, mais c’était de l’alizier et avec des formes très fantaisistes. La maison Ropp à Baume-les-Dames dans le Doubs avait une importante sécherie de merisier de premier choix. Plus tard, il y eut une pipe taillée dans un épi de maïs, en provenance des Etats-Unis. Elle était très sommaire : un foyer avec un tuyau en genre de roseau. Il y en avait de plus luxueuses avec tuyau en ébonite ou en bambou. Le modèle le plus simple était le modèle que fumait le général Mac Artur. Sous le foyer de cette pipe en maïs, il y avait une étiquette ronde pour consolider le fond !

Je me dois maintenant d’aborder la pipe en bruyère et sa fabrication. L’exploitation de la bruyère pour les pipes date  environ des années 1850. Elle pousse à l’état sauvage, principalement en Corse, en Italie et en Algérie.  Il s’agit d’une variété arborescente présente dans le maquis, atteignant cinq à six mètres de haut. L’arbuste doit être âgé d’une trentaine d’années. La partie employée n’est ni le tronc, ni les branches, mais la masse ligneuse affleurant le sol en forme de bulbe et appelée broussin. Le broussin, en forme de ballon, doit peser environ 3 kg; malgré sa densité, il s’ébauche facilement. Les ébauchons passent par un tri selon certains critères : choix A, B, mixtes. Selon les imperfections, les petits trous plus ou moins importants seront rebouchés au mastic. Certains ébauchons apportent un beau veinage qui plaît aux amateurs de bruyères flammées au grain droit appelé « grain long » ou « straight grain », sans point de rebouchage, plus rares et aussi plus chers. Elles sont souvent en teinte mate ou lustrée. Il existe également des bruyères à œil-de-perdrix, devenues très rares. Les autres pipes en choix mixte (une grande majorité) sont d’un rapport qualité-prix très intéressant et aussi bonnes à fumer.  Les plus belles sont présentées à l’état de bruyère naturelle ou cirée. Les autres sont teintées de différents coloris, ce qui peut cacher les masticages.

Les formes sont innombrables et variées. La pipe longue est une pipe d’intérieur dont la fumée arrive moins chaude et que l’on fume à la maison. Son contraire, la pipe en bruyère courte porte le nom de « brûle-gueule », la fumée arrive plus chaude en bouche. Il en existait une autrefois qui portait le nom de « bouffarde »; elle remonte au temps du Général Bonaparte. Le général veillait à ce que chaque soldat en soit pourvu avec le tabac, celle-ci censée empêcher le soldat de s’endormir au combat ! Une petite poche était prévue dans l’uniforme pour la ranger.
La majorité des pipes sont teintées ou vernies: la couleur se dépose à l’aide d’un pinceau ou d’une toupie. On fait ensuite un léger brûlage à la flamme pour fixer le colorant. Les pipes sont ensuite suspendues à des clous devant une lampe à infrarouge. Ensuite, la pipe est polie sur des rouleaux en feutre pour la débarrasser des coulures et obtenir ainsi une teinte uniforme et afin qu’apparaisse en contraste la texture du bois.

La pipe montagnarde était, elle aussi, une pipe courbe dont le foyer était foncé mat, avec un tuyau en deux parties : un premier raccord en merisier laissant une cale entre la bruyère et ce dernier, serti de deux petites viroles en cuivre et ensuite monté d’un petit tuyau en corne. La particularité de cette pipe est qu’en la fumant la cale disparaît, le tuyau se joint au foyer. Cette pipe Montagnarde existait dans une taille supérieure appelée Norvégienne, une spécialité de la maison Ropp.

Je me dois désormais de parler de la pipe sablée (sansblast), d’aspect granité et souvent teintée noire. On obtient cette finition par projection de sable. Elle est légère et préculottée à l’intérieur du foyer électriquement, c’est-à-dire douce à fumer à la première pipe. C’est une spécialité de la marque Dunhill.

Jean-Paul Sartre, que nous avions comme client, était un grand amateur de ces pipes sablées. C’était un homme très aimable, simple et extrêmement intelligent. Lorsqu’il choisissait, Madame de Beauvoir attendait assise patiemment.

Serge Reggiani achetait aussi ces pipes sablées. C’était un client de grande classe, timide et discret.

La maison Dunhill créa le semainier. Il s’agissait d’un grand écrin rigide en cuir fin doublé de velours, pouvant contenir sept pipes de formes différentes (à raison d’une forme par jour de la semaine). Une très belle pièce.

Au fur et à mesure, mon père se constitua une fidèle clientèle, avec certains noms très connus: le président Herriot, le comte de Paris, ou encore le docteur Paul, grand médecin légiste. Ce dernier fumait de très grandes pipes qu’il allait souvent déguster « Chez Balzac », une brasserie célèbre de la rue des Ecoles, devant un « formidable », nom donné à une immense chope de bière. Charles Dullin, maître du théâtre, Jean Giono, Charles Exbrayat, Michel Polac, Georges Wilson, Raymond Souplex et les acteurs qui ont joué le commissaire Maigret, Albert Préjean, Jean Richard. Ils choisissaient chacun une forme de pipe pour leur rôle.

Madame de Vilmorin venait souvent le samedi matin et choisissait une pipe très classique, de forme néogène en bruyère naturelle « Au Caïd » droite et assez grosse.


Mon père dut subir une grave opération, en urgence, au cours d’un mois de décembre avant Noël. Ma mère était donc seule, car à l’époque nous n’avions pas de vendeur. Elle devait tenir le magasin en cette période très chargée de l’année. Heureusement, ma grand-mère maternelle vint pour préparer les repas, faire les courses, veiller à l’entretien et, chaque après-midi, rendre visite à mon père. Quant à moi, j’étais au collège Blaise Pascal, dans le 5° arrondissement. Dès que je rentrais de classe ou pendant les vacances scolaires, j’essayais de mon mieux de me rendre utile. Mais j’avais neuf ans et demi…

Un après-midi où les clients étaient nombreux, maman me confia un présentoir pour montrer des pipes à un couple de clients. Assez physionomiste de nature, je reconnus la cliente. Celle-ci, en faisant son choix (accompagnée d’un monsieur que je n’avais jamais vu), me demanda très gentiment et avec le sourire : « Laquelle de ces deux pipes va plaire à mon mari ? »
Sans hésiter et avec assurance, fière de moi, je lui répondis : « Ça dépend lequel ! »
Inutile de vous dire qu’après un tel exploit, j’ai regagné rapidement l’arrière-boutique, sous le regard sévère de ma mère. Je dois préciser que cette cliente venait souvent avec un monsieur différent…

Ce fut ma première expérience en tant que vendeuse. Heureusement, en avançant en âge, en dehors des cours et de devoirs, mon père fit ma formation. Je ne pouvais avoir meilleur professeur.

On trouvait au magasin tous les accessoires complémentaires à la pipe. La blague à tabac était indispensable, elle était en cuir souvent en box, avec pression ou fermeture éclair, l’intérieur en vessie de porc (qui de nos jours a disparu, remplacée par du caoutchouc). On pouvait y glisser à l’intérieur une rondelle de carotte ou de pomme de terre pour garder l’humidité. Dans certaines de ces blagues était prévue une seconde petite poche pour y ranger une pipe ou du papier à cigarette. Il en existait aussi en forme de bourse avec un cordon. Enfin, dans un temps plus rapproché, une blague roulante, c’est-à-dire sans fermeture, en cuir, en pécari ou simplement en tissu écossais, doublée de caoutchouc pour conserver la fraicheur du tabac. Il existait aussi l’étui de pipe seul soit à pression, soit à fermeture éclair.

Ensuite, nombreux étaient les ustensiles pour l’entretien et le nettoyage de la pipe. En premier lieu, je citerai le cure-pipe, objet en aluminium ou en argent à trois branches, une en forme de petite cuillère pour vider les cendres, une en forme de tige pour déboucher la tige en cas d’obstruction par les goudrons ou le vieux tabac, et enfin un petit bouton rond servant à tasser le tabac en fumant. Cet objet existait aussi avec une lame de canif. Il fallait aussi au fumeur de quoi gratter l’intérieur du fourneau (pour déculotter le carbone en laissant toutefois une certaine épaisseur): c’était le hérisson avec ses piquants et une vis pour l’adapter au diamètre du fourneau de la pipe ; il s’appelait le « coupe carbone ».

Et puis l’indispensable nettoie-pipe, tige souple faite de laiton entouré de coton ou même de coton abrasif, pour passer dans la tige et le tuyau afin qu’ils soient toujours propres et secs. Il portait aussi le nom de « chenille ».

Le pot à tabac était utile pour conserver fraicheur et humidité au tabac sorti de son emballage. Ce pot était surtout en grès, avec couvercle hermétique. Là aussi, on pouvait joindre au tabac une rondelle de carotte ou de pomme de terre pour la fraîcheur. Il existait des pots en bois, noyer ou orme avec humidificateur à l’intérieur du couvercle. Le pot à tabac permettait aussi au fumeur de confectionner un mélange de tabac pour obtenir le goût qu’il souhaitait.

Pour ranger les pipes, il faut aussi un porte-pipes. Celui-ci existait pour une, deux, trois, quatre pipes ou bien plus. C’était un socle en bois, surmonté d’une tige en bois percée de trous. Ainsi, la tête de la pipe se posait sur la tablette de bois légèrement concave aux emplacements prévus et le tuyau était maintenu par la tige en haut. Ce modèle où la pipe reposait verticalement était tout à fait conforme, la nicotine et l’humidité descendant du tuyau ver la tête. Il y avait aussi, pour le même usage, le râtelier à pipes mural. Il s’accrochait donc au mur et, à l’inverse, la pipe était rangée tête en haut. Si la pipe n’avait pas été bien nettoyée, l’humidité et les goudrons pouvaient stationner dans la tige et le tuyau, ce qui donnait très mauvais goût lorsque le fumeur la reprenait. Le chanteur Guy Béart acheta un râtelier de ce type.

Le magasin faisait aussi la réparation de pipes. À ce sujet, mon père avait eu affaire à un client peu scrupuleux qui venait prendre livraison d’une pipe qu’il lui avait confiée pour remplacer le tuyau usagé et qui refusa de payer la réparation dont le prix lui avait pourtant été fixé par devis. Mon père décida de reprendre son tuyau de pipe neuf et de rendre le foyer seul. En moins d’une seconde, le client arracha l’objet des mains de mon père en se précipitant vers la sortie pour se sauver ! Aussitôt, mon père le saisit par le col de la chemise et, à sa grande stupéfaction, resta avec le col en main ; il s’était détaché. Cela se termina au commissariat du 6° arrondissement …

Heureusement, il y avait des moments très agréables. Le réalisateur Jacques Tati commanda une pipe qu’il avait dessinée lui-même pour le tournage de son film « Les Vacances de monsieur Hulot ». Il s’agissait d’une pipe droite, le foyer en forme de tomate, avec un tuyau en ébonite de douze centimètres et un embout en éventail et un perçage à l’ancienne, à cause de sa dentition: il devait tenir cette pipe très souvent être ses dents et pas à la main. La couleur de la pipe était brun foncé. Il venait essayer ses pipes pour la confection exacte du fameux tuyau, mais aussi pour l’équilibre et le poids. Il y eut bien une dizaine d’essayages… Vous imaginez Jacques Tati assis dans le magasin, avec la bouche ouverte devant mon père regardant ses dents pour voir à quel endroit le tuyau tenait le mieux ! Enfin, il a acheté deux douzaines de pipes, très satisfait. Il faisait rire les autres, mais lui-même ne savait pas rire. Cependant, les séances d’essayage étaient comiques.

Un jour, qui restera le plus célèbre, la porte du magasin s’ouvrit et entre Son Altesse Sérénissime le duc de Windsor. Très élégant, avec œillet à la boutonnière et s’exprimant avec un léger accent dans un français remarquable, il cherchait une pipe de petite contenance et légère. On lui avait recommandé le magasin. Son Altesse disposait d’une petite boîte en argent qui contenait environ dix petites doses de tabac de même diamètre: ce tabac était en quelque sorte coupé en rondelles de taille égale pour mettre directement dans le fourneau. Le problème était de trouver un fourneau qui avait le bon diamètre et la bonne hauteur. Ce système avait été conçu pour que le duc ne se salisse pas les doigts dans du tabac pour bourrer sa pipe. Mon père lui demanda de lui confier une de ces doses de tabac comme échantillon. Il lui présenta ainsi une pipe dont la tête et la forme lui plurent. Dans les dix jours, mon père avait étudié et réalisé l’objet. Immédiatement, Son Altesse revint au magasin, fit elle-même l’essai et fut enthousiasmée, au point de donner une légère tape amicale sur le bras de mon père. Lorsque le duc de Windsor était à Paris, nous allions lui livrer ses commandes à son hôtel particulier, rue de la Faisanderie. Sinon, il venait au magasin aussi pour bavarder, une seule fois avec la duchesse, Wallis, aux yeux de porcelaine bleue.

Il va sans dire que ce modèle de pipe était unique et ne fut jamais commercialisé pour d’autres fumeurs. Mon père chercha quelle marque il pouvait apposer sur la tige de la pipe. Or, le duc lui avait confié qu’il allait avoir une résidence secondaire à Gif-sur-Yvette et que celle-ci s’appellerait « Fort Belvédère ». Aussi mon père lui fit-il la surprise de griffer chacune de ses pipes au nom de « Fort Belvédère ». Lorsque Son Altesse s’en aperçut, elle en fut émue et fit envoyer des fleurs à ma mère, ainsi qu’un bristol d’invitation pour le jour de la pendaison de crémaillère.

Avec le temps, nous avons étendu notre clientèle. Parmi ces habitués célèbres, le grand cinéaste Henri-Georges Clouzot qui avait ses habitudes au magasin. Toujours pressé, il prenait toutefois le temps de choisir: je lui confiais la petite clef de nos vitrines et il aimait toucher lui-même ses futures pipes. Très consciencieusement, il remettait toute en ordre et refermait les vitrines. C’était un homme d’une grande courtoisie, qui ne cherchait pas à être reconnu. Je dois dire que c’était le seul client qui bénéficiait du privilège de chercher lui-même dans les vitrines.

Parmi les clients fameux, je ne voudrais pas oublier celui qui, après avoir connu mon père, me fit l’honneur de me consacrer une grande et fidèle amitié. Il s’agit de l’écrivain Pierre Mac Orlan, coiffé d’un petit béret écossais surmonté d’un genre de gros pompon. Il venait souvent bavarder avec moi. Bon vivant, il aimait les choses simple et fumait la pipe.

Mon père avait une vendeuse qui, au fil des ans, devint une collaboratrice faisant partie de la famille. Elle resta quarante ans et fut honorée et fière de servir un jour le duc de Windsor. Lorsqu’elle fêta ses 102 ans, elle en parla au cours d’un petit discours qu’elle fit auprès de personnes présentes dans sa Bretagne natale où elle s’était retirée. Je tiens particulièrement à lui rendre hommage. Elle s’appelait Marie Pizigo. En cinquante ans de travail, j’ai eu deux collaboratrices vendeuses : Micheline et Huguette. Elles sont devenues mes amies et je garde pour elle une grande affection, tout comme pour Annie, que j’ai beaucoup appréciée.

Le lecteur aura sûrement compris la raison pour laquelle, malgré les années qui ont passé et sa transformation, je reste et resterai toujours attaché au quartier. Le flot de la réminiscence se mêle à la mémoire des clients qui ont été si aimables et si fidèles, au point que je ne pourrai jamais les oublier. C’est le regret de ce qui n’est plus. Reste notre jeunesse enfouie.
  



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9 commentaires :

Charly a dit…

Excellents souvenirs d'une petite dame avenante qui m'a vendu mes toutes premières pipes. Merci de publier ce texte qui nous ramène au quartier latin des années passées. Savez-vous quand Mlle Schmitt a commencé dans le magasin ? Elle était avec une autre dame, parfois.

MacSens a dit…

Merci pour cette transcription. Belle mémoire d'une boutique comme on en fait plus.

Anonyme a dit…

J'ai lu le texte de A à Z. C'est intéressant, touchant et parfois un peu naïf. Je ne pense pas que Madame Schmitt fumait la pipe, mais elle était investie pleinement dans son commerce.

Alain

Anonyme a dit…

Passionnant document, personnel et utile. Une agreable lecture pour les vacances.

Jack a dit…

Fantastique, une histoire de vie doublée d'une approche anthropologique de la vie parisienne en lien avec l'histoire de la pipe.
Merci Nicolas.
Jack

Gilmieug a dit…

J'ai aussi pris le temps de lire ce texte. On sent un travail personnel de mémoire, pas forcément dans l'idée de publier mais pour faire le bilan. C'est vrai que l'on sent que cette dame aimait son travail, ça devait être toute sa vie, au côtè de sa famille. Bravo à elle, et surtout merci. Merci aussi Nicolas de nous offrir ces lectures agréables y compris pendant les vacances.

MARC a dit…

Le magasin est-il toujours ouvert et qui le tient?

Nicolas de Pipe Gazette a dit…

Oui, il est au 12 rue de la Sorbonne (comme indiqué dans le chapeau de l'article) et c'est Didier Tubiana qui le gère.

Anonyme a dit…

Merci Nicolas d'avoir partagé ces anecdotes de la petite histoire de la pipe et de son commerce... petite histoire qui croise des personnages historiques...
Une transmission pour les jeunes petuneurs ou les plus âgés.
Bonne lecture à tous.
David de Nantes