26 août 2009

> CHEZ JEAN-PAUL COUVERT, PRODUCTEUR DE SEMOIS

Jean-Paul Couvert est l'un des tout derniers fabricants de tabac appelé "semois", à Corbion-sur-Semois, dans les Ardennes belges. Notre ami Peterschaum lui a rendu visite. Voici son récit, qui sent bon le tabac brun torréfié...

Cela faisait quelques temps que j'étais tenté par une petite visite à Corbion, mais le problème, quand on habite une région touristique, c'est qu'on fait peu de tourisme soi-même. L'occasion s'est présentée lors d'un échange de tabacs avec Nicolas Stoufflet. Quand je lui ai demandé ce qu'il aimerait goûter, en échange du "Connoisseur" qu'il m'avait envoyé, il m'a fait part de sa curiosité pour les Semois de Jean-Paul Couvert.Comme ils ne semblent pas disponibles dans ma région, plus au Nord de la Province du Luxembourg, c'était le moment d'y aller. 

Connaissant l'habitude des commerces de la région qui ferment le lundi, pour compenser l'ouverture durant tout le week-end, jours d'affluence des touristes, j'ai téléphoné au préalable. Grand bien m'a pris car, si Jean-Paul Couvert m'a bien confirmé l'ouverture du magasin, il a précisé qu'il ne serait pas là avant 14h15, car il doit se rendre à la Poste pour expédier des commandes. Sans cela j'aurais trouvé porte close.Nous arrivons donc à Bouillon, longeons la Semois, passons sous un magnifique pont et prenons la route sinueuse qui mène à Corbion. Arrivés au village, un panneau annonce la vente de tabacs de la Semois, et il fait bien, car la devanture du magasin n'est pas visible en venant de la ville du célèbre croisé.La boutique est à l'image de son tabac, rustique et authentique à souhait. Une pièce de la maison a été aménagée en magasin, comme on pouvait en trouver autrefois. La modernité reste sur le seuil, ici, tout respire l'ancien temps. Jean-Paul Couvert m'accueille en personne et, lorsque je lui dis que je souhaite lui acheter l'ensemble de sa gamme de tabacs, il me répond qu'il doit refaire des paquets. Je lui demande alors s'il est possible de voir comment il procède et il accepte gentiment.

Nous descendons donc dans les caves et il me précise que l'on n'y accède pas, d'ordinaire. Je vais donc vous décrire ce lieu moins connu du magasin de Corbion. Si j'avais su qu'il me ferait faire cette petite visite, j'aurais pris mon appareil photo. Il faudra donc se contenter du texte.


Dans une première grande cave aux murs chaulés, on peut voir des caisses en bois contenant les différents Semois de Jean-Paul Couvert et la machine qui sert à les découper en brins de différentes tailles. Ces ustensiles sont d'époque et me ravissent par leur antiquité.


Nous pénétrons ensuite dans la petite pièce où il conditionne ses tabacs dans les paquets caractéristiques des Semois. Je découvre alors la machine, créée par un forgeron de la région, qui rend l'opération semi-automatique. Elle se présente sous la forme d'une plaque tournante circulaire dont les orifices contenant les paquets passent sous divers mécanismes.


Dans un premier temps, M. Couvert prépare le fond du paquet, dont le papier est en fait le même que celui que l'on utilise pour le beurre, vestige de l'histoire agricole des tabacs de la Semois. Il enroule donc le papier sur une forme rectangulaire et plie le fond à la façon d'un paquet cadeau, avant de le presser dans une autre forme qui scelle ce fond par les rebords du creux ainsi créé. Il pèse ensuite la quantité de tabac dans une antique balance à plateaux – quand je vous disais que la modernité restait à la porte – et le place dans une trémie dont le fond se soulève et qui se transforme en entonnoir en se refermant. Elle est surmontée d'un piston qui tasse le tabac dans le paquet. Celui-ci arrive alors sous un mécanisme ingénieux qui plie automatiquement le dessus à l'aide de plaquettes mobiles, puis passe sous une petite presse qui scelle le pliage en créant le même creux décrit plus haut. Le paquet arrive alors à la dernière étape qui consiste à le faire remonter et l'extraire de son logement, avant de le pousser sur un plateau.


Aucune modernité, ai-je dit? Pas tout à fait, le mécanisme est entraîné par un moteur électrique, mais tout le reste témoigne des débuts de la mécanisation, ce qui fait tout le charme de l'endroit.

Jean-Paul Couvert n'en a pas fini pour autant, il lui faut encore coller les étiquettes, encoller, découper et apposer les bandes fiscales, tout cela à la main. On comprend mieux qu'il n'ait pas beaucoup de temps pour venir nous lire, car il connaît bien ce groupe de discussion. D'autant plus que M. Couvert n'exerce pas que cette activité, il est également professeur d'histoire de l'art, un métier d'enseignant qui le rapproche de Joseph Pierret, cet instituteur qui a planté les premiers pieds de Kentucky dans la région. Il est aussi dessinateur, mais nous verrons cela plus tard.


Tout en s'activant, Jean-Paul Couvert me relate la visite d'un ingénieur agronome qui lui a dit que le Kentucky de départ a été modifié par la région, au fil du temps. Ceci au point que le Semois peut se différencier comme une espèce bien à part de l'original.


Une fois les paquets terminés, nous repassons par la première cave et il me dit qu'il doit torréfier le lendemain, ce qui me fait un peu regretter d'être venu un jour trop tôt. Il m'invite à revenir le lendemain afin que j'assiste à cette opération riche en saveurs, si je le souhaite, mais je ne vais pas abuser de mon chauffeur que je me vois mal obliger à refaire la route le jour suivant. Il s'agit en fait de ma chère et tendre Épouse, car suite à un accident de randonnée, je marche avec une canne et conduire m'est pénible.


De retour dans la boutique, nous parlons un peu commerce et loi anti-tabac, après qu'il m'ait montré quelques livres sur l'herbe à Nicot, dont "L'ami Bardoumont – suivi de Histoires de pipes" qui représente l'auteur, René Henoumont, avec sa pipe dans laquelle, d'après M. Couvert, il fume justement du Semois. Nous plaisantons en nous disant que ces livres auraient peu de chances d'être acceptés à l'heure actuelle par les éditeurs, surtout ce dernier avec une telle photo en couverture. Nous regrettons également cet amalgame fait entre deux produits qui n'ont rien à voir : les tabacs à pipe injustement associés à ceux pour cigarettes, avec tous leurs additifs.


À un moment, il me dit que ses tabacs sont commandés par des Sioux et des indiens du Canada, en raison du fait que les Semois sont restés naturels. Cela nous amène à parler voyages et j'apprends ainsi qu'il a séjourné dans une lamaserie, au Tibet, ce qui explique en partie les extraits de textes sanscrits que l'on peut voir dans l'entrée. La conversation se poursuit sur les religions, philosophies inspirées et autres domaines si souvent associés aux fumeurs de pipes , tel que la littérature, quittant ainsi pour un temps le monde du tabac, mais y revenant en faisant mention aux noms donnés à certains de ses cigares, dont les boîtes sont exposées sur des étagères qui remplissent tout un mur du magasin.


À l'occasion de cette conversation, il me dit qu'il a pour moi quelque chose qui pourrait m'intéresser et s'absente un moment dans la partie privative de la maison. J'en profite pour regarder les quelques pipes qu'il propose à la vente. Il y a principalement des marques de Saint-Claude, dans lesquelles j'apprécie d'ailleurs le plus les Semois, et je remarque des pipes en terre, en vitrine.


Lorsque M. Couvert revient, il tient un album de bande dessinée dont j'apprends qu'il est l'auteur. Il me l'offre et je l'en remercie, puis je le prie de bien vouloir me le dédicacer, ce qu'il fait volontiers, en ajoutant une petite phrase en rapport avec notre conversation et notre passion commune pour l'origine des choses, que nous avons découverte au cours de celle-ci.

Je termine mes achats par une churchwarden en terre Goedewaagen et prends congé de cet homme fort sympathique, me promettant de revenir bientôt dans ce lieu un peu en dehors du temps.
Je viens de terminer la lecture de la bande dessinée, commencée durant le voyage de retour, dont j'ai accompagné les dernières pages de "Vallée du Mont d'Or", dans la pipe de lecture que je lui ai achetée, ce qui s'imposait naturellement.

Le dessin est très réaliste et, bien qu'il s'agisse de ligne claire épurée en noir et blanc, la plupart des cases contiennent des petits détails et symboles ésotériques que l'on s'amuse à dénicher.

Jean-Paul Couvert m'avait déjà fait voyager à travers les paysages et bâtiments de la région, lorsque nous parlions planteurs, récoltes, séchoirs, etc. et ses qualités de conteur se retrouvent dans cette bande dessinée qui mêle poésie, ésotérisme et voyage initiatique, avec des petits clins d'œil à sa région et ses tabacs, dont je vous laisse la surprise, s'il consent à faire rééditer son œuvre.

C'est ici que s'achève ce petit compte rendu de ma visite qui fut plus riche encore que les tabacs que je comptais rapporter. Je remercie encore une fois M. Couvert pour les cadeaux qu'il m'a fait, sous la forme de la visite de l'atelier, de cette bande dessinée et d'une conversation fort agréable.
Dans cet article, je comptais surtout décrire l'ambiance du lieu et le personnage, mais ce serait incomplet sans parler des tabacs.

Les Semois de Jean-Paul Couvert sont des assemblages de différentes années de récoltes. Comme nous en avions discuté, en faisant un parallèle avec les vins, chaque année et lieu de culture (selon le "coteau", pourrait-on dire) donne un résultat différent, sans oublier la torréfaction qui se fait à l'estimation. Ces mélanges permettent d'offrir à ses clients une certaine constance de goût et les différents tabacs permettent une évolution au cours du fumage où certaines saveurs s'expriment selon les brins qui sont en train de se consumer.
Parmi la gamme, je n'ai finalement rapporté que trois Semois, car le bon de commande fait mention d'un quatrième : le "Dix Cors Brame" non aromatique. Peut-être était-il en rupture de stock et devait-il en torréfier le lendemain ?

Il y a donc le "Vallée du Mont d'Or", qui est le plus populaire. Il délivre la promesse d'une grande douceur dès l'allumage et, si on le conduit très lentement tout au long du bol, il procure une fumée très savoureuse, pleine et généreuse.

Le "Cordemoy" est un tabac qui présente une très grosse coupe et il faut bien maîtriser sa technique pour en retirer toute la substance. C'est également un tabac très doux.

Le "Dix Cors Brame" aromatique ne ressemble en rien aux tabacs saucés qui portent cette appellation. Des plantes de la région lui donnent une saveur discrète et fort agréable, mais le goût du tabac est bien présent et respecté. En fait, on sent bien qu'il y a un petit quelque chose, mais c'est vraiment très subtil et cela apporte plutôt de la fraîcheur qu'un arôme ajouté.

Si vous êtes tenté par les Semois de Jean-Paul Couvert, vous pouvez visiter son site :
Il est possible de commander à distance en utilisant le formulaire PDF à télécharger. On a alors le choix entre différentes possibilités : soit on l'imprime et on l'envoie par la Poste, soit on lui communique la liste par e-mail (voir "Nous contacter", sur le site), mais on peut également lui téléphoner directement.
Le payement se fait par virement bancaire.
Attention ! Si vous comptez vous rendre au magasin, sachez qu'il n'y a pas d'appareil de payement électronique sur place, ni apparemment dans le village. Il vaut donc mieux prévoir de prendre du liquide avec soi ou d'en retirer à Bouillon, avant de se rendre au magasin.
Bonnes pipes,
Peterschaum

Voir également: le Semois en vidéo>

VUES

3 commentaires :

Anonyme a dit…

Merci pour ce compte rendu très intéressant.D'une part il est rassurant de savoir que ce tabac est toujours produit de la même façon depuis des générations et reste un produit naturel.
D'un autre côté il est regrettable de constater que cette activité soit menacée par la dictature anti-tabac qui sévit depuis quelques années.
Les Indiens fument du semois?Ca fait rêver,ou plutôt non car ça veut dire qu'ils n'ont plus les moyens de produire leur tabac eux-même et que petit à petit ils perdent leur culture.
D'ici peu,nous aurons aussi perdu notre identité et nous nous rendrons dans les Ardennes pour se restaurer dans un MacDo,s'abreuver de Coca zérocalorie, puis nous irons nous cacher pour griller une Marlboro transgénique extra-light.
Les politiques croient vraiment savoir ce qui est bon pour nous!
Y en a marre!!!!!!!!

Alain a dit…

Mon préféré est le Vallée du Mont d4or, très goûteux et profond.

Alain a dit…

Comptant m'y rendre le mois prochain, ce récit me fait trépigner d'impatience.