24 octobre 2014

✔ PORTRAITS DE FUMEURS DE PIPE: YVES YACOËL

Vouloir classer Yves Yacoël irait à l'encontre même de l'idée de l'artiste. Surtout un artiste comme lui, dont le terrain de jeu est aussi varié que celui d'une ludothèque. Faire un portrait d'Yves Yacoël, c'est se risquer à ne montrer qu'un simple visage, alors que le sien est fait d'une infinité de pixels. Des pixels, justement, son univers, sa touche, sa signature. Une pipe, presque unique, et des pixels, par millions. Quitte à n'en obtenir qu'une définition imparfaite, lançons nous tout de même dans ce portrait en pointillés.


Paris, 11h, en terrasse d'un café de la rue Pernety, près de Montparnasse. Yves Yacoël arrive les bras chargés de deux sacoches, dont il extrait rapidement une multitude d'objets hétéroclites: un cube, des petits personnages, un minuscule bateau à voile, qu'il pose sur la table du bistrot. Objets auxquels il faut ajouter un catalogue, des cartes postales, des photos et... une pipe, une grosse boîte d'allumettes espagnoles et une blague à tabac.

"Pour moi, pas de briquet. D'ailleurs, une allumette, c'est une oeuvre", dit-il en bourrant sa Butz-Choquin millésime 2007 avec un tabac Golden Blend's Vanilla. "J'ai commencé à fumer quand j'étais étudiant, c'était par attirance pour le monde littéraire, en pensant à Rimbaud". En débutant par l'Amsterdamer auquel il ne trouve plus le même goût et en essayant le Clan. Il aime les tabacs parfumés et ne s'imagine pas fumer du Gris.

Depuis plus de 20 ans, Yves s'inspire du jeu vidéo des premières générations, des mosaïques que forment les pixels, pour imaginer et réaliser par petites touches des oeuvres durables ou éphémères. Un travail de fourmi. Précisément, la fourmi est un peu son emblème. Ses figures sont faites de pastilles colorées, de morceaux de sucre, de pots de yaourt en verre ou de pièces de jean découpées. "Je ne viens pas du jeu vidéo, en réalité. Mon jeu à moi, c'était ma montre à quartz digitale, avec les bâtonnets qui forment les chiffres". Mais il a senti, avant beaucoup d'autres, que le numérique allait changer nos vies, à défaut de changer le monde.

Yves travaille pour les entreprises autant que de sa propre initiative. Aussi bien à Paris comme cette vitrine d'un magasin abandonné rue de Gergovie qu'il a pastillée qu'à New York où il fait un pastillage sur la 5° avenue. Ses chemins d'artiste l'ont récemment mené en Provence, pour Marseille 2013. Là, le pixel a pris une autre dimension, trois dimensions, même, en devenant cubique. "J'ai sculpté un Kubeau. C'est-à-dire un cube géant qui prend la mer, un bateau, qui a fait la traversée jusqu'aux îles du Frioul". Ayant remonté le Rhône, le Kubeau est actuellement exposé sur une fontaine de Tarare, à 40 km de Lyon. Dans la cité phocéenne, Yves a également produit un "savon-licorne", que l'on peut encore voir à la savonnerie "La Licorne", justement.
Ses pas le ramènent à Paris, à l'Institut du Monde Arabe, pour un pastillage doublé d'une chorégraphie. 

Yves Yacoël parle passionnément, prend à peine le temps de boire son café devenu tiède, montre les photos de ses créations et de ses installations. Récemment, il a eu l'idée d'associer un petit éléphant à un vieil étui de pipe en écume. Il fallait y penser. Mais Yves cogite continûment, phosphore, imagine, dort peu.


De l'une de ses besaces, il extrait délicatement une pipe en verre, une sorte de pipe à cognac, sur le rebord de laquelle il colle un petit marin et son bateau à voile. Voilà comment, en mariant quelques objets chinés çà et là, Yves imagine un univers. Il souffle dans le tuyau de verre une bouffée de fumée aspirée de sa BC. Quand je vous dis qu'Yves cherche des idées en permanence et qu'il les trouve !


Des pipes, il en possède peu en réalité. "On m'en a volé des tas, regrette-t-il. Notamment une belle Dunhill noire qui m'avait été offerte". Mais il les aime, ces "objets de compagnie", faisant sienne la formule de l'une de ses amies. Si son art n'est pas académique, sa manière de fumer la pipe ne l'est pas davantage. Ne tenant pas en place, il confesse être parfois sacrilège, allumant, rallumant, ajoutant du tabac, posant sa bouffarde, la reprenant quelques instants. 

Observant la bruyère rustiquée de sa bulldog semi-courbe, il lui trouve une allure de dentelle et se plaît à rêver d'une pipe pixelisée. "Et pourquoi ne pas faire un recueil de photos d'installations avec pipe ?". Avec sa "pipe à cognac marine" et son étui éléphantesque, Yves a déjà jeté les bases de ce que pourrait être une série "pipesque". "La vie est une installation permanente", pense-t-il tout haut, tout en confectionnant une volute avec une simple feuille de papier. 


Nul doute qu'allumettes et chenillettes pourraient trouver, entre les doigts d'Yves Yacoël, un autre vie détournée. À une époque où l'on grignote peu à peu le territoire du fumeur, ne serait-ce pas un joli pied de nez à ceux qui créent des écrans de fumée pour occulter les vrais sujets ?


photos: Stenope

VUES



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2 commentaires :

Dominique a dit…

Fumeur de pipe depuis l'âge de seize ans, en 1965 (régulier mais pas acharné), j'ai commencé par le gris (que fumait mon grand oncle Léon). J'ai vite abandonné, ma seconde expérience fut le "Four Square" vert... et depuis je suis assez fidèle (les "Dobie's" n'existant plus) au "Early Morning..." et "University flake". De temps à autre je repiquais au gris "bande orange" maintenant disparu, mais avec sa rude rusticité il faut bien reconnaître(enfin, selon mon goût) que ce Toeback relevait d'un folklore franco-français... L'armée n'en distribuant plus en 1972, j'échangeais mes troupes contre monnaie sonnante pour l'acheter du tabac anglais en boîte...
Merci pour votre "blog" qui rassemble la communauté des gens paisibles et passionnés des adeptes de la pipe.

Aalin a dit…

Belles photos et beau texte merci les amis.