Exemple

03 avril 2014

✔ Portraits de fumeurs de pipe: François-René Cristiani




Il est midi au soleil provençal encore frisquet dans les petites rues du vieux Carpentras. Un rendez-vous est pris et honoré chez Serge, un restaurant de la capitale du Comtat, réputée pour son marché aux truffes. La tuber melanosporum n'est pas au menu, mais qu'à cela ne tienne : la carte ne nous décevra pas.
François-René Cristiani me rejoint avec une pipe courbe, de forme boule. Journaliste honoraire, pour ne pas dire retraité, François-René a longtemps travaillé à Paris à la maison de Radio France, où nous avons fréquenté les mêmes infinis couloirs. Il y eut notamment en charge les relations avec d'autres radios publiques francophones : belge, suisse et canadienne. Nous dirons donc boule courbe, et non bent apple, pour désigner la forme de la bouffarde qu'il arbore, afin d'adopter les bonnes habitudes québécoises consistant à appeler une pomme une pomme.

L'OUTIL DU JOURNALISTE

Avant Radio France, son parcours professionnel l'a mené de Jazz Hot puis Rock & Folk à Que Choisir, en étant passé par RTL. Pour lui, la pipe, c'est "l'outil" n° 1 du journaliste.
« J'ai toujours fumé la pipe. À 15 ou 16 ans, quand j'étais au lycée Charlemagne à Paris, j'ai acheté ma première bruyère, sans doute pour faire intello. Ma première expérience fut une catastrophe. J'avais pris une pipe merdique et un paquet d'Amsterdamer. Je me souviens que j'ai dû m'asseoir sur un banc du boulevard Beaumarchais tellement ma tête tournait ».
L'Amsterdamer a fait long feu, pour être brièvement remplacé par du Clan, puis du Half & Half.
« J'ai ensuite essayé le Bergerac, paquet orange. J'ai bien aimé ». Notre fumeur, adepte des tabacs naturels, a pris l'habitude de mélanger cette herbe du Sud-Ouest avec l'anglais Dunhill Standard Mixture, et s'est tenu, pendant des années, à cette mixture à son goût. Ce Bergerac orange étant de nos jours -hélas- parti en fumée, François-René l'a remplacé par le 1637, parfois par du semois. 
« Je déplie un grand journal, de préférence le Canard Enchaîné (pour ses grandes dimensions), je vide la boîte de Dunhill et le paquet de 1637 pour pipe, je mixe le tout, j'humidifie puis je remets ce mélange dans des boîtes de Dunhill que je referme bien. Et je garde ainsi ce tabac longtemps ».
François-René Cristiani se rappelle avoir testé le Bleu, paquet de prédilection de Brassens (voir encadré plus bas). Mais il n'a pas poussé sa passion pour le chanteur sétois jusqu'à adopter son tabac préféré. « Trop fort pour moi », soupire-t-il.

UN PENCHANT POUR LES DROITES
Quand il travaillait pour le comité des radios publiques de langue française, l'occasion lui fut donnée à plusieurs reprises de se rendre à Montréal. 
« Quel bonheur de faire un saut chez les frères Blatter, sur l'avenue Kennedy ! Une superbe boutique, avec un nombre incalculable de mélanges de tabacs et de belles pipes, bien moins chères qu'en France. Pourtant, ils font venir la bruyère de Saint-Claude ».
Des pipes Blatter, François-René en a rapporté plus d'une de ses voyages dans la Belle Province. Elles font partie de sa rotation régulière, aux côtés de nombreuses sanclaudiennes, de Savinelli et de deux Dunhill qu'on lui a offertes.
« J'ai aussi une pipe de l'Oriental achetée à Paris du temps de Monsieur Crohin, ou peut-être de Monsieur Goltsch. Une merveille. En cadeau, j'ai également reçu de la part du comédien Grégory Gadebois, qui a joué Brassens dans la pièce "Trois hommes dans un salon", une grosse Pipe du Nord. Elle est vraiment excellente ». 
Deux ou trois pipes le matin et rarement plus de deux l'après-midi : c'est le rythme quotidien de cet amoureux de la Provence, qui fume en tondant son champ ou en travaillant devant son ordinateur. Curieusement, alors que pour beaucoup la pipe est liée à la détente, lui préfère le cigare pour les moments de relaxation totale.
« Quand, en 2007, on a interdit de fumer dans les bureaux, je n'ai pas supporté. Ca a beaucoup compté dans ma décision de prendre ma retraite », explique François-René, qui occupait alors le poste de chef du service politique de la rédaction de France Culture (2000-2007). 
« J'achète deux ou trois pipes par an. Je privilégie les flammées, surtout des droites ». Les courbes ne sont pas pour autant ses ennemies.
Sa dernière acquisition : une classique, acquise en décembre dernier à la Civette du Palais-Royal, lors d'une de ses visites à Paris. 
« À la maison, j'ai deux râteliers, avec à peu près une quinzaine de pipes, et j'alterne ». Mais François-René explique qu'il possède un carton plein d'une cinquantaine de bouffardes, mises au rencart. Il n'y touche plus car, selon lui, elles ont perdu leur goût. Sans doute manquent-elles d'un sérieux nettoyage pour retrouver leur saveur d'antan. Ainsi pourra-t-il redonner vie à ses chères bruyères et les goûter pleinement, comme il aime le faire, se mettant au travail, juste après la dégustation d'une crème de marron ou d'une pâte de coing maison. 

EN MÉMOIRE DE SIF
Malgré les apparences, ne croyez pas que François-René Cristiani, ayant quitté la capitale pour le Vaucluse, soit devenu un retraité entièrement voué à courir d'un arbre fruitier à l'autre et à faire cuire ses confitures pour enfants et petits-enfants. S'il cultive un certain art de vivre, il n'en est pas moins d'une grande activité. Celle de la Mémoire. Avec un M majuscule. Et veut désormais accoler le patronyme de Fassin à celui de Cristiani. Une façon de perpétuer le nom de son géniteur, grand résistant, Mort pour la France, Mort en déportation.
« Le nom de Cristiani est celui de mon père adoptif. Car mon véritable père, Raymond Fassin, est mort en déportation en 1945 ».
Henriette Gilles, sa mère, autre grande résistante, et Raymond Fassin s'étaient connus dans la résistance à Lyon en 1942. 
« Mon père était arrivé à Londres le 20 ou le 21 juin 1940. Il y a rencontré Daniel Cordier, d'autres Français libres, et sans doute de Gaulle, dont il allait rejoindre les services secrets. Il a été parachuté avec Moulin en Provence en janvier 42, fut son premier officier d'opérations et son adjoint durant les dix-huit mois de la mission Rex. Il est reparti à Londres en juin 43 sur ordre de Moulin, qui sentait à juste titre que l'étau se resserrait autour d'eux". Raymond Fassin, qui successivement porta les pseudonymes de Sif, Piquier, Comète, FX06 ou Charles Dacier, a accepté une autre mission, qui l'a ramené en territoire occupé : délégué militaire régional du général de Gaulle en zone Nord.
« Mes parents ont été arrêtés à Paris le 2 avril 1944. Faits prisonniers, ma mère a été libérée par les Anglais le 1er septembre, mais mon père a été déporté la veille, le 31 août. Il n'est jamais revenu ».
François-René Cristani-Fassin est né le 20 juin 1944.
En mémoire de ce père et de cette période qu'il n'a pu connaître, mais dont sa mère lui a souvent parlé ("On vivait comme des rats", disait-elle), et pour honorer tous les Français libres, François-René a présidé le Comité régional du Mémorial Jean-Moulin de Salon-de-Provence de 2008 à 2013. Il est amené régulièrement à évoquer le parcours de son père et de sa mère auprès de collégiens et de lycéens.

Avant que nous nous séparions, il se prête au jeu de la séance photo, pipe en bouche. Juste devant l'olivier d'une placette carpentrassienne. Puis, François-René repart vers son village, retrouver ses oliviers et ses bruyères. Il pense à son père et au livre qu'il écrit sur lui. Des heures, des jours, des années peut-être à compulser les archives, à recueillir des témoignages - il a rencontré Daniel Cordier et fumé plus d'une pipe avec Raymond Aubrac. Des heures, des jours, des mois peut-être devant son clavier, à tirer régulièrement sur sa bouffarde exhalant des parfums aux notes fumées de latakia.

L'INTERVIEW À QUATRE VOIX
En 1969, François-René Cristiani était jeune journaliste au magazine Rock & Folk et, parallèlement, assistant à la radio RTL. Lorsqu'il émit l'idée de réunir autour d'une même table les trois monstres sacrés de la chanson poétique et de les faire parler de leur art, tout le monde lui rit au nez. C'était une naïveté de débutant, forcément. 
« Je connaissais un peu Léo Ferré, explique-t-il. Alors, j'ai pris ma machine à écrire Olivetti et j'ai écrit à Brassens et à Brel. Ils ont accepté tout de suite ! ».
À cette époque, pas de barrière ni de filtres par les attachés de presse. C'est ainsi que, le 6 janvier 1969, dans le salon de l'appartement parisien de ses beaux-parents, François-René a mené cet entretien, immortalisé par le photographe Jean-Pierre Leloir. RTL a finalement envoyé un preneur de son.  « La radio de la rue Bayard en a passé quelques extraits seulement, car les animateurs de la station étaient un peu jaloux ». Mais l'événement fit la une de Rock & Folk de février 1969, qui publia l'intégralité de l'interview. 
L'histoire en serait peut-être restée là, si un poster de l'une des photos n'avait pas été tiré en de nombreux exemplaires au début des années 1980. Des posters, des cartes postales... qui ne les a pas vus? Ils ont fait de ce tour de force une véritable légende. En 2003, a été publié un livre sur cette rencontre : "Brel, Brassens, Ferré. Trois hommes dans un salon". Puis, sous le même titre, une pièce reprenant les échanges des trois chanteurs a été jouée au Studio-Théâtre de la Comédie Française, à l'initiative et dans une mise en scène d'Anne Kessler, sociétaire du Français. Aux côtés d'Eric Ruf (Brel) et de Laurent Stocker (Ferré), c'est Grégory Gadebois, lui-même fumeur de pipe, qui jouait Brassens. 
« Pendant l'interview de janvier 69, le paquet de Bleu de Brassens était posé sur la table, se souvient le journaliste. Il tirait à petites bouffées entre deux réflexions bien senties sur la chanson française ». 
De cette fameuse réunion, François-René espère un jour faire paraître un enregistrement audio officiel, avec l'accord de tous les ayants droits. Il sera alors possible, pour nous tous, d'écouter en intégralité cet entretien d'une heure et six minutes. Le temps idéal pour en fumer une bonne.



VUES

1 commentaire :

Jean Grzybowski a dit…

Cet homme a l'air sympathique et sage. Avoir réuni ces trois chanteurs pour une interview est un beau fait d'armes. Je suis touché par son histoire personnelle, ayant moi-même perdu mon père en déportation. Enfin, comme Monsieur Christiani, j'ai eu l'occasion de me rendre à Montréal cet m'acheter quelques Blatter, il y a trois ans, pendant des vacances. En revanche, j'aime les tabacs aromatiques et n'arrive pas à fumer des Gris, Dunhill, 1637 etc.
Félicitations pour ce portrait, réussi comme tous les autres: j'ai aussi apprécié celui de Pierre Dubois, Jean Lebrun...