25 avril 2009

> J'AI TENU UN MAGASIN DE PIPES


C'était un jour de visite à la Pipe du Nord, à Paris. Connaissant bien le gérant, Pierre Voisin, je lui glisse dans la conversation que j'aimerais bien vivre l'expérience moi-même: tenir une boutique de pipes et d'articles pour fumeurs. J'ose même lui proposer de le remplacer pendant ses vacances. Chiche ?

C'est donc sans expérience de la vente, mais avec de modestes connaissances pipières, que j'ai pris la place du patron pendant une semaine. Passons sur le nombre de choses, petites et grandes, qu'il faut savoir quand on prend en main un commerce de ce type, de l'emplacement des recharges pour tel modèle de briquet à la gestion informatisée de la caisse et des produits. D'autant plus qu'ici, on ne vend pas que des pipes, mais aussi des couteaux et de la petite maroquinerie.

Ce qui m'intéresse en tout premier lieu, c'est le contact direct avec les fumeurs de pipe. 

D'abord, ce Monsieur d'un certain âge qui arrive avec sa femme: il a arrêté de fumer il y a quelques années et a offert toutes ses pipes à son gendre. Il possédait de belles sculptées. Maintenant, il veut de nouveau fumer, mais n'ose pas remettre la main sur les bruyères données en cadeau. Manquant d'argent, il repart avec une Jeantet à petit prix, venant d'un stock ancien. Sans doute une bonne fumeuse. En tous cas, assez beau bois, pas de mastic.

Un fumeur d'âge moyen qui entre, sûr de lui: il a vu une bulldog "Pipe du Nord" en vitrine: il la veut. Délicatement, je la lui montre afin qu'il regarde le grain de près. Peu importe. Il la veut. Affaire conclue en trois minutes, facture comprise.

Et puis ce client belge de Louvain qui, lui, visiblement a du temps. Nous allons discuter des tabacs disponibles dans son pays (il aime le semois, je lui conseille quelques adresses), regarder plusieurs pipes que je lui ai sélectionnées, soupeser, scruter... Hésitations, échanges... Il se décide finalement pour deux Chacom: une Mozart et une sablée noire.

Et les adeptes des Peterson ?  Ils ne veulent que ça. Pour ces clients, hors du "system" et du "P-Lip", point de salut. L'un d'eux sort de sa sacoche trois ou quatre pipes: toutes les mêmes... Depuis des années, il achète la même marque et la même forme. Une de plus aujourd'hui !

Un cadre dynamique, à peine cinquantenaire, vient un soir peu avant la fermeture. Il souhaite trouver un modèle "chic, moderne, mais pas extravagant". Je pense pour lui à des pipes noires, avec virole façon argent. Je fais mouche: il craque pour une Big Ben semi-courbe, d'un noir mat, avec montage "army". Le perçage pour 9 mm ? Il s'en fiche, il fumera sans filtre.

Un jeune débutant: il ne possède qu'une pipe, il a lu sur internet qu'il ne fallait pas rebourrer une bruyère encore chaude. Il veut donc une autre bouffarde. Pas trop de sous. Je lui conseille un excellent rapport qualité/prix: une pipe faite maison, marquée Pipe du Nord, une billiard droite avec un très joli grain. Banco !

Et tous ces fumeurs qui arrivent avec leurs cadavres de pipes: bruyères maltraitées, culottées jusqu'à anéantissement du fourneau, aux tuyaux mâchouillés, percés. Oui, ils veulent les faire réparer. Oui, c'est possible. Sauf pour ce client qui avait troué le fond de sa pipe et l'avait rebouchée avec du sparadrap... Là, ce ne sera pas envisageable. Déception.

Une femme arrive: elle veut acheter une pipe pour un ami. Quelle forme, quel style ? Aucune idée. Elle regarde les vitrines, ébahie par le choix. Elle ne savait pas qu'il existait une telle diversité. Ca ne lui facilite pas la tâche ! J'essaie d'en savoir un peu plus sur cet ami et ses habitudes. Elle sait juste qu'il n'aime pas les "tuyaux en plastique". En acrylique ? Oui, ça doit être ça. Elle repart avec une courbe classique, avec tuyau en corne, parce qu'elle trouve cela joli. J'espère que l'ami en question la mordra (la pipe) avec délectation.

S'il fallait tirer une leçon de cette semaine vécue "de l'intérieur", je dirais qu'une majorité de fumeurs ne sont pas très sensibles au grain et aux qualités de réalisation. Ils achètent avant tout une forme, voire une marque (Peterson et Dunhill, qui ont leurs aficionados). Si on leur faire remarquer la qualité du bois, du perçage, des finitions, ils sont contents, mais en rien déterminés par ces critères. 

Nous croisons dans les forums internet des gens qui sont prêts à se provoquer en duel pour défendre leur conception de ce qui fait, selon eux, une bonne pipe. Dans la majorité des cas, les acheteurs en boutique sont bien moins exigeants sur les critères techniques et sont mus par un coup de coeur. Bien entendu, c'est une tendance générale, pas une règle absolue.

Quant à mon expérience personnelle de gérant remplaçant (que j'espère renouveler), elle m'amène à penser que le commerce est un métier qui exige une grande disponibilité, avec des coups de chaud et des temps plus calmes mis à profit pour prendre en charge la partie administrative. De plus, Pierre Voisin, lui, consacre beaucoup de temps aux réparations, dans l'atelier vitré au fond du magasin.

Il y a encore du travail pour les boutiques artisanales. Heureusement. Et il y a encore des fumeurs de pipe. Plus qu'on ne le pense.           Nicolas

3 commentaires :

Charles a dit…

Ce doit être formidable d'avoir cette activité.

Merci pour ce compte-rendu.

Aztec a dit…

Bravo Nicolas pour cette expérience et ce compte-rendu !
Juste avant de partir en vacances, l'ami Rop s'était bien gardé de nous prévenir de ce remplacement, autrement tu aurais eu des visiteurs exigeants.....

goachild a dit…

Magnifique récit!!
merci Nicolas pour avoir vécu cette expérience "pour toi et pour nous"
Samuel